De la recherche à l’innovation : INRIA bâtit une équipe de France du numérique

Inria place la souveraineté numérique au cœur de sa stratégie, fidèle à sa mission fondatrice. De l’intelligence artificielle à la cybersécurité, l’institut multiplie les partenariats avec l’État, les entreprises et les start-up pour renforcer l’autonomie technologique de la France. Son objectif : un transfert concret de la recherche vers l’innovation et l’industrie, au service de l’intérêt général.
Quelle est la place de l’enjeu de l’autonomie technologique de la France dans la stratégie d’Inria ?
À mon arrivée à la présidence d’Inria, à l’été 2018, ma première action a été de rappeler la mission historique d’Inria, créé par le Général de Gaulle en 1967 pour renforcer la souveraineté de la France, dans un domaine naissant, l’informatique. Bien sûr, la donne a changé depuis puisque le numérique touche à présent tous les domaines de l’économie et de la société, mais la mission demeure : dans le Contrat d’objectifs et de performance avec l’État pour la période 2019-2023, nous avons posé, c’était une rupture avec une évolution progressive, que la mission principale d’Inria était de renforcer la souveraineté numérique de la Nation par la recherche et l’innovation. À ce titre, nous ne sommes pas un acteur du monde académique comme un autre. Le COP 2024-2028, que nous venons de signer avec nos ministres de tutelle (l’Enseignement supérieur et la recherche, l’Industrie et le Numérique), confirme ce positionnement stratégique : être un bras armé de l’État dans nos domaines, sur notre socle de légitimité, l’excellence scientifique, et avec l’ambition de l’impact, par le transfert.
“Nous avons repris en 2018 notre devise historique : Excellence scientifique
et transfert.”
Nous avons d’ailleurs repris en 2018 notre devise historique : « Excellence scientifique et transfert ». Depuis 2018, l’État a par ailleurs confié à Inria la coordination du volet recherche de la stratégie nationale en IA, auprès du coordinateur interministériel. C’est un rôle nouveau qui nous a obligés à nous réinventer. Et en décembre 2023, à l’issue du discours du Président de la République sur « l’avenir de la recherche », où il a demandé d’accélérer sur la transformation de notre organisation de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Inria s’est vu confier la responsabilité de l’Agence de programmes dans le numérique, qui étend ce rôle sur l’IA à d’autres domaines du numérique, ceux où le logiciel joue un rôle clé.

Quelles actions concrètes ont été mises en place pour mettre en œuvre cet objectif de souveraineté numérique ?
Pour Inria, cette ambition de souveraineté numérique s’est traduite en pratique par trois axes structurants. D’abord, nous avons préfiguré dès l’été 2021 l’Agence de programmes dans le numérique pour concevoir et piloter auprès de l’État, dans une dimension interministérielle (et donc en lien étroit avec le Secrétariat général pour l’investissement), des feuilles de route sur le numérique, dans des domaines comme l’IA, la cybersécurité, l’informatique quantique, le cloud et les réseaux ou encore la transformation numérique de la santé. Ensuite, nous avons repositionné notre politique de partenariats industriels vers le tissu national : c’est un choix fort, avec des conséquences très tangibles, quand on est dans un domaine où existent les GAFAM et Huawei. Enfin, nous nous sommes engagés explicitement dans des projets en appui aux politiques publiques, au premier rang desquelles celle de la Défense : en 2020, nous avons ainsi créé une structure interne à gouvernance conjointe avec le ministère des Armées, Inria Défense, pour capter les besoins et construire des projets en réponse sur une base pilotée (et non de réponse à des appels à projets). Ce sont des marqueurs de transformation très forts, qui s’inscrivent aussi dans une évolution de notre positionnement au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ce repositionnement auprès de l’État ouvre un nouveau champ de partenariats avec les universités (j’y inclus un acteur comme l’Institut Polytechnique de Paris), qu’Inria a reconnues dès 2019 comme les acteurs majeurs de l’ESR sur leurs territoires, car ce sont les seuls à intégrer formation, recherche et innovation.
Comment collaborez-vous avec les entreprises pour promouvoir la souveraineté numérique, et quels sont les exemples de partenariats réussis dans ce domaine ?
Je l’ai évoqué : on doit aligner une stratégie de souveraineté numérique et une stratégie de transfert vers le tissu industriel national. Je ne crois ni au ruissellement spontané de la recherche ni à un discours un peu naïf où l’excellence scientifique profiterait spontanément à toutes les entreprises, y compris les entreprises françaises. Inria a, dès 2018, indiqué que sa priorité exclusive de partenariats industriels était les entreprises françaises : notre expérience est que rien ne remplace des partenariats bilatéraux, posés au niveau stratégique, avec la capacité à avoir accès aux « sujets importants » pour l’entreprise, avec une feuille de route conjointe, avec une gouvernance partagée à haut niveau pour piloter cette feuille de route. C’est tout le sens des « JV » que nous avons établis avec une quinzaine d’entreprises françaises depuis 2018 : sur les 230 projets de recherche d’Inria, qui sont nos unités de base, pour 90 % conjoints avec nos universités partenaires, 15 sont donc à présent partagés avec des entreprises françaises. Je pense à nos partenariats avec Naval Group, Valeo, EDF ou encore Airbus pour ne citer que quelques grands groupes manufacturiers français. Ces partenariats complètement intégrés sont aussi avec des entreprises numériques, comme Criteo qui est le succès français du Web, ou encore des start-up biotech qui ont besoin de se rapprocher de la recherche publique dans l’IA, comme Theranexus, avec les Hospices civils de Lyon. Un autre projet d’ampleur est celui que nous avons avec Dassault Systèmes, les instituts hospitalo-universitaires français et des start-up de la santé numérique : je parle de Meditwin, qui est financé par France 2030 à hauteur de 80 M€. C’est un projet très emblématique pour nous, car l’ambition est de construire la filière du jumeau numérique en santé autour de ce leader mondial qu’est Dassault Systèmes. C’est un vrai projet de politique industrielle, d’une politique industrielle moderne, adaptée au numérique, c’est-à-dire qui vise à faire passer à l’échelle un écosystème avec toutes ses composantes. Bien sûr, tous ces projets partagés ont un intérêt en tant que tel, mais je crois qu’ils contribuent aussi à la mobilité des compétences entre recherche publique et entreprises, dans les deux sens : c’est l’enjeu numéro un dans l’IA et dans le numérique. Et un écosystème est performant si on augmente le nombre de personnes qui accumulent des expériences, comprennent les logiques de tous les acteurs. C’est ce que nous devons construire dans la durée : un écosystème public-privé « sans couture » où l’on sort des logiques de couloirs. Au-delà de ces partenariats avec des entreprises, Inria travaille main dans la main au quotidien avec les « outils » dont s’est dotée la filière numérique française pour se structurer : je pense notamment au Comité stratégique de filière « Logiciels et solutions numériques de confiance », que préside Michel Paulin, qui rassemble les entreprises les plus proches d’entre nous, les plus technologiques. Ou encore, dans un cadre plus large, à Numeum, qui est dans une vraie dynamique d’« Équipe de France du numérique », sous l’impulsion de Véronique Torner.

Quel rôle jouent les start-up dans cette stratégie, et comment Inria les accompagne-t-elles ?
L’autre grande voie d’impact est en effet l’entrepreneuriat technologique. Je vais enfoncer des portes ouvertes : les grands acteurs du numérique étaient des jeunes pousses hier, ont été à un moment des start-up, c’est-à-dire des entreprises en devenir. Il y a de nombreuses raisons pour cela et c’est une loi invariante de l’innovation numérique au niveau international, où l’on ne parle pas de concepts comme la maturation technologique, les sacro-saints TRL (Technology Readiness Levels), des concepts qui sont inopérants dans le numérique, mais qui peuvent faire beaucoup de mal si on continue à les utiliser pour prendre des décisions de politique publique ! En 2019, nous avons créé Inria Startup Studio pour accompagner l’entrepreneuriat technologique issu de la recherche publique et intensive en logiciel : c’est un vrai métier, car le sujet est d’accompagner des porteurs de projets pour qu’ils créent un acteur technologique, un éditeur de logiciels et non une SSII ou un bureau d’études. Nous avons internalisé au sein d’Inria ces compétences pour identifier des porteurs de projets et pour les accompagner dans cet esprit pendant une année.
“Depuis 2020, Inria est ainsi devenu la première structure accompagnatrice des lauréats du concours i-PhD.”
Depuis 2020, Inria est ainsi devenu la première structure accompagnatrice des lauréats du concours i-PhD qu’opère BPI France pour distinguer des projets issus de la recherche publique. Si on focalise sur les projets numériques, 45 % des lauréats ont été accompagnés par Inria Startup Studio : c’est bien entendu sans commune mesure avec la taille d’Inria au sein de la recherche française. C’est le résultat d’une approche qui est éprouvée internationalement : avoir une approche « en entonnoir », prendre vraiment des risques au démarrage et jalonner pour « filtrer sur résultats réels », pas sur papier ou transparents. 700 projets ont été identifiés, 200 ont été accompagnés pendant un an avec un taux de conversion de 45 % pour la création de start-up. Il est normal que les projets qui sortent d’un tel processus soient sur une belle rampe de lancement. Et puis, c’est une vraie dynamique collective puisque 60 % des porteurs de projets n’ont rien à voir avec Inria : nous avons construit un dispositif pour notre écosystème, pas « pour nous », c’est peut-être le plus important pour l’avenir. Le lien avec la souveraineté numérique est que notre proximité avec les entreprises françaises peut faciliter des rapprochements, en clair des acquisitions. Une belle histoire est celle de Pulse Audition : d’un projet de recherche conjoint entre Inria et l’Université de Lorraine est sortie une start-up accompagnée par le Startup Studio, acquise, deux ans après la création, par Essilor, par ailleurs un partenaire stratégique d’Inria, qui va en faire un actif majeur pour une nouvelle gamme de produits combinant lunettes et dispositifs d’audition. La boucle est bouclée ! À côté d’Inria Startup Studio, nous avons aussi d’autres opérations avec des start-up. Je pense par exemple au partenariat que nous avons Policloud et Hivenet, deux entreprises fondées par David Gurlé, étroitement associées qui développent une solution de cloud décentralisée, en complément des approches centralisées des hyper-scalers. Il y a tellement de défis technologiques à lever que c’est le partenariat industriel qui implique le plus grand nombre de nos projets, une quinzaine ! Je pense aussi à Probabl, une spin-out créée dans le cadre de la stratégie nationale en IA, avec un entrepreneur de la French Tech, Yann Léchelle, pour construire une entreprise fondée sur Scikit Learn, un succès mondial de la science des données, que tous les data scientists utilisent. Sur Github, la forge logicielle qui rassemble la quasi-totalité des projets en open source, plus d’un million de projets ont une dépendance à Scikit Learn. L’enjeu de Probabl, c’est de faire une entreprise à partir de ce succès, pour renforcer notre écosystème de l’IA. Nous aurons collectivement réussi quand nous aurons de nombreuses entrées en bourse et acquisitions par des entreprises françaises. C’est donc une stratégie de long terme.
Est-ce que la souveraineté numérique se joue aussi dans vos partenariats avec des acteurs publics ?
Oui, car de nombreuses politiques publiques sont transformées par le numérique, par l’IA. Depuis 2018, nous avons multiplié les projets conjoints avec des porteurs de politiques publiques : avec le Ministère des Armées, avec Inria Défense, avec le Ministère de la Santé. Cela nécessite de construire de nouvelles manières de travailler, des cadres conjoints aussi, avec les mêmes enjeux que pour les entreprises : la mobilité des compétences, la priorité donnée à la compréhension des besoins des partenaires, la capacité à construire ensemble des feuilles de route partagées, dans la durée. Nous sommes également engagés dans des actions de formation des agents du public, que ce soit avec l’opération « Campus du numérique » de la DINUM ou encore avec le Cycle de formation supérieure au numérique de l’IGPDE, un service à compétence nationale de Bercy pour la formation continue des cadres. Je suis convaincu que le travail sur la compréhension des dynamiques du numérique, des bons référentiels d’innovation numérique, de dynamiques de projets, est fondamental si nous voulons progresser collectivement. Et, au sein de l’Agence de programmes dans le numérique, nous avons également un programme pour faire bouger les lignes sur la commande publique innovante : le programme « Apollo ». L’enjeu est de construire un consortium public/privé pour répondre au besoin d’un porteur de politique publique qui nécessite de lever un verrou scientifique ou technologique, c’est clé, car sinon nous serions « hors mission ». Un autre exemple structurant est la dynamique de l’Institut national de l’évaluation et de la sécurité de l’IA, sous pilotage conjoint du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) et de la Direction générale des entreprises : 4 acteurs publics, Inria, le LNE, l’ANSSI et le PEREN, construisent une feuille de route pour répondre aux enjeux majeurs qui sont posés par les risques systémiques de l’IA (le volet le plus régalien), mais aussi la mise en œuvre de l’AI Act au niveau européen. Pour donner des cadres de confiance à tous, il faut rapprocher le monde de la recherche et le monde de la régulation, sous peine, sinon, d’avoir des textes qui sont des tigres de papier. Il faut des algorithmes, très performants, pour surveiller et évaluer des algorithmes !
Quels sont les défis futurs à relever ?
Il y a un dénominateur commun à tous les projets que j’ai évoqués : ils font bouger des lignes, ils réunissent des acteurs qui n’ont pas nécessairement l’habitude de travailler ensemble, ils nécessitent de sortir des couloirs et des zones de confort, de ne pas penser « silo » et de dépasser les concurrences artificielles entre acteurs publics pour accéder au financement, pour penser « dynamique collective au service de l’État ». Cela reste un combat.
“Nous n’y arriverons collectivement que si l’État sait faire preuve de constance, sait garder le cap en continuant à renouveler ses référentiels sur l’innovation.”
Nous n’y arriverons collectivement que si l’État sait faire preuve de constance, sait garder le cap en continuant à renouveler ses référentiels sur l’innovation, sur le numérique, sur les grandes transformations technologiques, sait évaluer ses actions et faire le tri entre ce qui est performant et ce qui ne l’est pas. France 2030 a joué un rôle considérable dans ce cadre. Au regard du contexte politique, budgétaire et géopolitique dans lequel nous sommes, je pense que nous allons devoir accélérer sur nos transformations, sur nos manières de travailler, et, surtout, choisir nos priorités.




