la sobriété énergétique dans l’action de l’État

De la gestion de crise à un levier transformateur, une brève histoire de la sobriété énergétique dans l’action de l’État 

Dossier : Sobriété | Magazine N°814 Avril 2026
Par Samuel LAVAL (X16)

La crise pétrolière de 1973 introduit dans la politique de l’État sinon la sobriété nommée en tant que telle, du moins son concept. Elle n’est pourtant conçue que comme transitoire. Les années 2010 avec la crise climatique connaissent un retour et du mot et du concept, non sans provoquer une contestation dans les classes populaires ayant moins de marges d’adaptation que les classes aisées. La crise énergétique de 2022 propulse la sobriété au premier plan de la parole politique, mais sa mobilisation reste davantage liée à des tensions conjoncturelles sur les ressources énergétiques qu’à un levier de long terme pour la transition écologique…

« Depuis des années, nous vivons dans un pays où l’énergie est abondante sinon à bon marché. Il en résulte, comme toujours dans ces cas-là, des gaspillages auxquels maintenant il faut mettre un terme. » En novembre 1973, le Premier ministre Pierre Messmer prononce une allocution télévisée pour réagir à la crise pétrolière qui émerge de la guerre du Kippour.

Appelant à l’esprit de discipline civique et ausens de la solidarité des Françaises et Français, il détaille une série de mesures pour limiter les consommations de pétrole à court terme, comme la limitation de la vitesse sur les routes, la suspension temporaire des courses automobiles et des rallyes, ou l’extinction d’éclairages nocturnes (la production d’électricité française repose principalement sur le fioul à cette époque). Contrairement aux efforts d’efficacité énergétique, permettant de bénéficier d’une baisse de la consommation sans renoncement à des services – en général à travers des développements technologiques, cet appel à des changements de comportement pouvant être immé­diatement mis en œuvre (le mot « sobriété » n’existe pas encore) permet d’espérer un effet à court terme.

Une modération seulement transitoire

Ce n’est pas la première fois que l’État français cherche à limiter la consommation d’une ressource : on peut penser par exemple à l’organisation des rationnements pendant la Seconde Guerre mondiale, ou encore aux mesures mises en place par Colbert au xviie siècle pour faire face à la surconsommation de bois. Mais cette crise intervient dans un contexte politique particulier. Deux ans après la publication du Rapport Meadows au Club de Rome, certains voient dans ce choc pétrolier la démonstration des limites physiques de la croissance et de l’importance de refonder l’économie sur des bases plus écologiques.

Cette vision est par exemple celle des intellectuels de « l’écologie politique » (Gorz, Ellul, Charbonneau, Illich…) : dépasser la société moderne productiviste et ses dérives passe par une profonde remise en cause de la société de consom­mation, le ralentissement, voire la décroissance. La modération de la consommation est donc non seulement inévitable, mais recherchée : elle est un vecteur de cette transformation souhaitée. Dans son discours, Pierre Messmer ne s’inscrit pas dans cette vision : la modération de la consommation est mobilisée de manière temporaire et conjoncturelle, sans chercher à modifier le fonction­nement général de l’économie.

L’occasion manquée des années soixante-dix

Dans un premier temps, les années 1970 semblent dessiner un véritable changement de logique, concomitant avec la fin de la période d’abondance des trente glorieuses. Les mois suivant le discours de Pierre Messmer verront la première réglementation thermique des bâtiments, la création de l’agence pour les économies d’énergie (ancêtre de l’Ademe, actuelle agence de la transition écologique) qui lance la fameuse campagne « en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées » en 1975 et la « chasse au gaspi » au moment du second choc pétrolier en 1979.

Mais avec le recul historique, à l’évidence, le fonctionnement général de l’économie n’en est pas ressorti fonda­mentalement transformé, en tout cas pas dans le sens qu’espéraient les milieux écologistes : une fois la crise passée, le parc nucléaire en place (le « Plan Messmer » est lancé quelques mois après son discours de fin 1973) et les tensions d’approvisionnement écartées, les années 80 sont celles du néolibéralisme, de la libre concurrence et de la libre consommation.

La chasse au gaspi

Années 2010 : la sobriété s’impose

Quelques décennies plus tard, la crise climatique offre l’occasion d’une seconde manche. La modération volontaire et choisie de la consommation, désormais de plus en plus appelée « sobriété », fait partie des leviers indispensables pour baisser nos émissions de gaz à effet de serre dans les scénarios de transition énergétique.

Sans que le mot soit explicitement prononcé, la sobriété commence à intégrer plusieurs outils de politiques publiques, comme l’objectif de « zéro artificialisation nette » (adopté en 2021) qui incite les collectivités territoriales à la sobriété foncière ou la Stratégie nationale bas-carbone (première version en 2015) qui souligne son importance pour la baisse des émissions dans tous les secteurs émetteurs (modération de la demande de mobilité, de chauffage, de la consommation de biens, de la production de déchets…). Dans la continuité des penseurs des années soixante-dix, les mouvements pour le climat à la fin des années 2010 réclament des changements radicaux des modes de consommation.

Une résistance populaire

Cette montée en puissance progressive du thème de la sobriété se heurte cependant à l’émergence d’oppositions fortes en France, qui révèlent en creux les défis posés par ce concept. La plus emblématique est celle exprimée par le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, qui alerte sur l’impossibilité de « faire moins » pour les classes populaires et demande une exemplarité forte de la part de l’État et des classes sociales aisées.

En effet, qu’elle porte sur la consommation d’énergie, la consommation de biens ou la santé, l’action publique sur les comportements risque de créer un schisme entre classes supérieures qui ont la latitude d’adapter leurs consommations et classes populaires ne disposant pas d’autant de marges de manœuvre (Dubuisson-Quellier, 2016). La sobriété devient alors presque un totem politique, avec son lot de confusions, qu’elle soit assimilée à un remède miracle ignorant les leviers technologiques complémentaires, à l’efficacité énergétique ou comme un symbole de « l’écologie punitive », voire du « modèle Amish » (Construire l’écologie, 2022).

2022-2025 : de l’urgence énergétique…

L’année 2022 marque un tournant. Dans un contexte de hausse des prix du gaz, de guerre en Ukraine et de baisse conjoncturelle de la production électrique, l’État français publie un « Plan de sobriété énergétique » dressant une liste de mesures destinées à diminuer les consom­mations d’énergie. L’originalité de ce plan n’est pas tant les mesures proposées, semblables à celles de Messmer 50 ans plus tôt – baisse de la vitesse, appel à la responsabilité individuelle, respect des températures de consignes, etc., que le message politique délivré autour. Non seulement le mot « sobriété » en 2022 fait une entrée remarquée dans la parole officielle, mais il est présenté comme un pilier de la transition écologique.

“Le mot « sobriété » en 2022 est présenté comme un pilier de la transition écologique.”

Au-delà du caractère spécifique et conjoncturel de la situation à laquelle ce plan entend répondre, Élisabeth Borne, Première ministre, souligne la « nouvelle manière de penser et d’agir » qu’est la sobriété, « une des clés de notre transition écologique ». Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique, abonde : « Ces mesures d’économies d’énergie seront utiles pour le passage de l’hiver, mais elles sont aussi et surtout indispensables pour garantir notre indépendance énergétique dans la durée et atteindre notre objectif de neutralité carbone. »

La sobriété est présentée comme étant l’affaire de toutes et tous, y compris des entreprises pour lesquelles un volet spécifique est consacré, et surtout l’affaire du long terme. Quelques mois plus tard, le tout jeune Secrétariat général à la planification écologique publie son plan pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de moitié d’ici 2030 par rapport à 1990 : le levier de la « sobriété » y occupe une place importante, que ce soit pour les déplacements, pour le chauffage, pour les achats, pour l’eau, pour l’usage du numérique…

… au retour de l’abondance

Cette dynamique fait cependant rapidement long feu. Juste après la publication de la seconde édition de ce plan de sobriété à l’automne 2023, un spot de campagne de l’Ademe mettant en scène des « dévendeurs », qui incitent des personnes à renoncer à certains achats dont elles n’auraient pas réellement besoin, est décrié par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire après une fronde des commerçants. Plus largement, le contexte de la production électrique change radicalement en deux ans. Après des hivers 2022 et 2023 où la France frôle le black-out, les années 2024 et 2025 sont des années excédentaires : les réacteurs nucléaires tournent à plein régime et l’essor dynamique des renouvelables (en particulier du solaire) porte ses fruits.

La France exporte environ 90 TWh d’électricité ces deux années, ce qui amène d’autres défis : écrêtage de la production solaire en milieu de journée, prix négatifs… En parallèle, l’anti-écologisme du second mandat de Trump aux États-Unis et plusieurs reculs du nouveau Parlement européen popularisent l’expression de « backlash écologique » et donnent le vent en poupe aux détracteurs de la transition. Les discours et les priorités politiques évoluent : la Stratégie nationale bas carbone, publiée fin 2025, « n’est pas une façon de dicter des changements de mode de vie » selon la ministre de la Transition écologique (Les Echos, 12 décembre 2025). Un plan d’électrification est annoncé, pour augmenter la consommation électrique et accélérer la décarbonation. Sur certaines ressources énergétiques où des tensions d’approvisionnement subsistent ou sont redoutées, comme la biomasse, les orientations politiques maintiennent des appels à « modérer les usages » et à « hiérarchiser les besoins ».

Dépasser l’abondance comme horizon politique

On se rappelle alors le philosophe Pierre Charbonnier, qui a montré dans Abondance et liberté comment nos démocraties modernes s’étaient construites sur le concept d’abondance. Rien d’étonnant donc à ce que l’État rencontre des difficultés à tenir un discours pérenne autour de l’idée de sobriété, dont l’utilité est alors implicitement reléguée aux situations de crises et de tensions d’approvisionnement. Pourtant, cette modération étant nécessaire pour réduire notre empreinte écologique (que ce soit sur le climat, sur la biodiversité, sur les sols…), il nous faut trouver le moyen de s’émanciper de ce lien fondateur et de donner une place plus centrale à la sobriété.

D’autant plus que, dans de nombreux cas, renoncer à l’abondance ne signifie pas l’abandon du développement économique (essor de nouveaux modes constructifs, gains en souveraineté, déclenchement de nouveaux investissements, etc.). Pierre Charbonnier propose justement de se concentrer davantage sur ses sous-jacents politiques et les transformations qu’elle implique plutôt que sur le concept lui-même : comment faire appliquer les températures de consigne dans les bâtiments ? Comment organiser nos villes pour réduire nos besoins en déplacements ? Quelles contraintes pouvons-nous accepter sur la fréquence de nos trajets en avion ? Une fois ces questions frontalement abordées, la gestion de crise n’en sera que plus robuste. 


Références :

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