Hôtel Adiwana Warnakali à Nusa Penida, Bali.

De la DGA à l’hôtellerie de luxe à Bali

Dossier : Trajectoires | Magazine N°816 Juin 2026
Par Géraldine NAJA (X82)

En 2018, Blaise Jaeger (X81) a fondé Amok Sunset, un bar chic et un hôtel quatre étoiles associés à un centre de plongée, sur l’île de Nusa Penida, près de Bali. Il a tout laissé tomber et s’est installé là-bas, alors qu’il avait passé trente ans dans l’ingénierie spatiale, puis dans l’administration et enfin dans l’industrie. Le succès de son entreprise lui permet de développer ses installations, sur un marché concurrentiel. Comme quoi on réalise parfois un rêve qu’on avait juste effleuré trente ans plus tôt… 

Blaise, décris-nous ton parcours.

Je suis polytechnicien, ingénieur de l’armement. J’ai choisi l’armement parce que j’étais passionné par l’espace, qui a été le fil conducteur d’une grande partie de ma carrière, et j’ai passé dix ans à la Délégation générale à l’armement (DGA). J’ai démarré sur le premier système d’observation spatiale Helios, lancé en 1995. Pour un ingénieur, c’est merveilleux d’avoir pu créer quelque chose comme ça et de le voir fonctionner. La première image était un moment exceptionnel. Ensuite, j’ai décidé de passer de l’opération au fonctionnel, et j’ai rejoint le ministère des Affaires étrangères pendant deux ans. C’était le premier mandat de Jacques Chirac, la réorganisation de l’armée profes­sionnelle et l’abandon de la conscription, la reprise des essais nucléaires, des sujets assez lourds. J’étais l’interface entre le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères, sur les sujets espace et armement.

Ensuite j’ai rejoint l’industrie, chez Aérospatiale puis Alcatel et Thales, au gré des restructurations industrielles, pendant les dix années suivantes, où j’étais notamment chargé des télécommunications spatiales, avec la troisième génération du système Syracuse. Mon dernier poste avant de quitter l’industrie fut directeur international de Thales, des gros contrats export et du début des succès commerciaux du Rafale. J’ai signé plus de trois contrats à plus d’un milliard et demi d’euros ! Au-delà du volet commercial, c’était intéressant de voir la réalisation physique des projets. Mais est arrivé un moment où j’ai senti que j’avais atteint le plafond de ma carrière industrielle ; j’ai eu un différend avec le patron de Thales et, après un petit crochet par Capgemini, j’ai décidé de changer d’orientation.

Et donc que fais-tu maintenant ?

Après avoir quitté Thales, j’ai commencé mon parcours d’entrepreneur avec une plateforme de crowdfunding immobilier sur des projets à l’international. J’ai notamment rénové des immeubles à Berlin et dans le quartier historique de Lisbonne. C’est ce qui m’a amené à Bali, où j’habite maintenant. Dans une exposition d’art à Paris, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit « on est neuf personnes, on veut construire dix maisons sur une île à Bali, est-ce que tu veux être le dixième ? ». J’ai sauté dans un avion et j’ai découvert cette île au large de Bali qui s’appelle Nusa Penida, ce qui veut dire « l’île des prêtres ». Elle fait à peu près la taille de Paris et, quand je l’ai découverte, il y avait trois hôtels. Je suis tombé amoureux de cette île, et j’y ai ouvert un centre de plongée en 2017 en partenariat avec un groupe français basé à Marseille, Dune, qui a des centres de plongée un peu partout dans le monde. En 2018 j’ai ouvert un bar, Amok Sunset, puis la partie hôtel du centre de plongée en 2020.

Quel a été le déclic de la création ?

Je me suis toujours intéressé à l’immobilier, au début pour des raisons fiscales, et à l’international parce que c’était ma fibre professionnelle. Le jour où j’ai découvert Nusa Penida, j’y ai passé deux jours et je me suis dit banco, j’y vais. Ça a été le déclic et j’ai basculé. Et, comme l’immobilier à Bali n’était pas compatible à moyen terme avec une carrière professionnelle, après quelques années d’allers-retours j’ai tout quitté et je me suis installé là-bas.

Quelles ont été les étapes majeures et éventuellement les problèmes pour la création ?

Évidemment, le volet financement a été important. Investir tout son argent dans le tourisme quand arrive la Covid et que les avions ne volent plus, c’est angoissant. Je me suis vu en faillite personnelle et, comme j’avais la Covid, je n’étais pas sûr de survivre. J’ai survécu… Et, dès que les vols commerciaux vers Bali ont repris, j’ai ouvert mon hôtel qui a prospéré, et j’y ai habité pendant huit mois, pour voir ce qui fonctionnait ou pas, voir si le staff s’en sortait, si le manager était à la hauteur, etc. J’habite de manière permanente à Bali depuis six ans maintenant et je continue à développer mes différentes activités là-bas.

La plus grosse difficulté dans un pays étranger, c’est d’être bien entouré, par des personnes compétentes, qui comprennent et qui peuvent t’accompagner dans la création de ton projet. En l’occurrence, il fallait un volet juridique de création d’entreprise, d’autant plus qu’en Indonésie tu ne peux pas être propriétaire de terrain ; tu dois créer une entreprise indonésienne qui, elle,
est propriétaire du terrain. La réglementation est contraignante, mais il y a toujours moyen de faire aboutir les choses, ce qui nécessite de bons juristes, comptables et entrepreneurs.

“Comprendre comment naviguer dans un environnement réglementaire, culturel et linguistique différent.”

Les difficultés sont de toute nature, mais souvent liées à la différence de culture. C’est ça qui m’avait intéressé dans mon boulot précédent à l’international, de comprendre comment naviguer dans un environnement réglementaire, culturel et linguistique différent. Par exemple, la route qui amène à mon bar appartient à 34 propriétaires qui ont tous signé en 1990 un accord pour mettre en commun la route qui conduit aussi à la plage et au temple. À l’époque où ils ont signé, il n’y avait pas de voiture sur l’île et la route ne faisait qu’un mètre de large. Quand la route a été élargie pour faire passer des voitures, un des 34 propriétaires a dit « je ne suis plus d’accord » et il a mis un gros caillou sur la route pour empêcher tout le monde de passer. Il a essayé de m’extorquer de l’argent et j’ai dû m’allier le reste des villageois pour que le gars accepte de retirer son caillou, parce qu’il nous a fait un procès.

Enfin j’apprends l’indonésien, qui est la langue commune à l’ensemble des Indonésiens – il y a à peu près 700 langues en Indonésie ! Cela permet de communiquer avec l’ensemble du staff, car le principal défi est de créer et de souder une équipe.

Quel est le marché ? Et quels sont tes concurrents ?

Le marché, c’est le marché du tourisme. Au démarrage, avant la Covid, Bali était hyper dynamique parce que c’est une destination extrêmement connue et réputée. La Covid a tout arrêté, l’Indonésie était fermée aux touristes, Bali fermée aux Indonésiens, Nusa Penida fermée aux Balinais, et chaque village de Nusa Penida fermé sur lui-même. J’ai quand même continué à payer les salaires pendant cette période, pour ne pas les laisser tomber, parce qu’il y avait zéro assistance, zéro aide. En 2022, il y a eu le Travel Revenge : les gens confinés pendant la Covid ont revoyagé. 2022-2023 ont été des années assez exceptionnelles pour le tourisme au niveau mondial. Mais, sans doute à cause de la situation mondiale ou du réchauffement climatique, le marché est plus difficile en ce moment.

Pour ce qui est des concurrents, il y a un incroyable développement, un peu anarchique, à Bali, et on assiste au début d’une bulle. Il y a probablement trop d’investissements ; par exemple, à Nusa Penida, on est passé de trois hôtels à 600 en quelques années. Nous ne sommes pas sur le même créneau : sur les 600, il y en a 500 qui sont des petits bungalows gérés par les locaux, donc pas dans ma catégorie (4 étoiles ou boutiques hôtels). Malgré tout, il y a beaucoup d’investisseurs, parti­culièrement chinois – il y en a même un qui voulait construire un ascenseur sur mon île pour aller à la plage, mais il y a eu une levée de boucliers et le projet s’est arrêté, d’autant plus qu’ils n’avaient pas de permis.

Quels sont tes prochains défis ?

Il y en a plusieurs. D’abord, le bar s’appelle Amok Sunset parce qu’il est face au coucher de soleil… mais le problème c’est que maintenant les gens viennent uniquement pour le coucher de soleil, de 17 heures à 19 heures, et l’endroit, qui est magnifique, est vide le reste de la journée. On a entrepris une grosse action de rebranding et l’endroit va s’appeler Amok Sun and Cliff Club pour que les gens viennent dans la journée. Ensuite, j’ai entamé l’extension de l’hôtel, qui compte quinze chambres pour l’instant. Je suis en train de construire des villas en complément des chambres traditionnelles. Enfin, je travaille beaucoup sur le volet marketing. J’ai créé un site internet, nusapenida.fr en français, et j’ai une version multilangues, nusapenida.org. J’investis beaucoup de mon temps dans le marketing numérique. Il faut rester au top de visibilité sur les différentes pages, utiliser les nouveaux outils du type intelligence artificielle, ChatGPT, et les nouveaux réseaux sociaux.

Quelles ont été tes rencontres marquantes ? As-tu eu un mentor ou un modèle ?

Non, je n’ai pas vraiment eu de mentor. En revanche, il y a quelqu’un dont la personnalité est contestable, mais que je trouve absolument incroyable. J’ai lu sa biographie, je l’ai rencontré quand j’étais encore dans l’activité spatiale – c’est Elon Musk. Quand je l’ai rencontré, il a essayé de me vendre un de ses lanceurs et à l’époque personne ne le prenait au sérieux – les gens disaient : « mais c’est qui ce gars qui prétend révolutionner cette industrie ? ». Sa biographie est inspirante. Il y a un nombre de principes et de recettes concernant la façon dont il a développé ses différentes affaires, et une avec laquelle j’adhère complètement, c’est de contester chacune des exigences, une par une, dans un cahier des charges. Il remet tout en question. Je suis persuadé que c’est le fait de réfléchir out of the box et de tout challenger qui lui a permis de connaître des succès incroyables dans le domaine spatial. Par exemple, il va demander pourquoi on n’achète pas cette pièce-là dans le commerce ou dans l’industrie automobile plutôt que de la fabriquer spécifiquement pour le spatial. Ses jeunes ingénieurs lui disent tous « non, ça ne sera pas possible »… et puis ça marche.

Amok Sunset bar restaurant Nusa Penida Bali vu de drone.
Amok Sunset bar restaurant Nusa Penida Bali vu de drone.

Quelle serait une semaine type pour toi ?

Mon entreprise est à Nusa Penida, mais maintenant j’habite à Bali, à Seminyak. Je vais deux jours par semaine à Nusa Penida, pour surveiller les opérations : je vais plonger dans mon centre de plongée, je vais boire des cocktails dans mon bar, je vais dormir dans mon hôtel. Ça permet de rester en contact avec les clients, de discuter avec eux, de comprendre pourquoi ils ont choisi de venir plonger avec nous, de revenir dans l’hôtel, qu’est-ce qui va et ne va pas, d’avoir leur feedback. Et puis de voir comment le staff se comporte, comment l’équipement est entretenu. Si tu n’es pas près de tes clients et près de ton business, c’est difficile car tu n’es plus en prise. Il y a plein de choses que je vois, mais que je ne verrais pas si je n’allais pas sur place. Le reste du temps, je travaille beaucoup sur le marketing numérique, sur le site internet, je le mets à jour, je mets du contenu. Et, au-delà de ça, je fais du sport, je profite de la vie. Une fois que tout est structuré, que tu as des managers et des équipes dans lesquels tu as confiance, tout va bien.

À part Amok Sunset, c’était quoi ton expérience la plus marquante en termes d’entrepreneuriat ?

Quand j’ai démarré, je voulais combiner les nouvelles technologies dans la finance avec le crowdfunding. J’ai créé une plateforme de crowdfunding immobilier qui s’appelait Epatrimony. La plateforme a financé des projets, la rénovation d’un immeuble à Lisbonne, mais aussi le centre de plongée puis l’hôtel à Nusa Penida. J’ai arrêté parce que, pour ce genre de plateforme, il faut du volume et des projets. Or les projets qu’on me soumettait étaient soit irréalistes d’un point de vue financier, donc trop risqués, soit solides financièrement mais peu intéressants pour moi, comme le résidentiel. Ce qui m’intéressait, c’étaient des projets ayant une composante de patrimoine culturel et environnemental. De plus, d’un point de vue souscripteur, c’est beaucoup plus facile de trouver dix personnes qui mettent 100 000 euros plutôt que mille personnes qui mettent 1 000 euros dans un projet. L’effort marketing à faire est le même pour convaincre quelqu’un de mettre 1 000 euros ou de mettre 100 000 euros. J’ai fait du lobbying, j’étais vice-président du comité de l’organisation du crowdfunding immobilier en France. Mais je me suis heurté à la technocratie de l’Autorité des marchés financiers (AMF) qui a imposé de grosses contraintes à cette plateforme de crowdfunding. Donc maintenant je finance moi-même mes projets.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune X qui voudrait monter sa boîte ?

Qu’il veuille monter sa boîte dans sa carrière, c’est ce que j’ai toujours recommandé. Le plus important, c’est d’avoir un socle de valeurs qui soit clairement établi et qui serve de ligne directrice à toutes les décisions dans la vie professionnelle. Pour tous mes projets, j’ai suivi une approche respectueuse à la fois de la loi, de l’environnement et de la culture. Deux, c’est d’avoir des convictions et de les suivre, parce que c’est ce qui permet de progresser, de garder dynamisme et confiance en soi, et de franchir les obstacles. Et puis, troisièmement, d’être à l’écoute, du marché, des gens, de tes employés et de tes clients. Il y a tellement de nos dirigeants, qu’ils soient industriels ou politiques, qui perdent le contact avec la réalité et qui n’écoutent plus, ce qui explique beaucoup de difficultés. Enfin, il ne faut pas craindre d’échouer – c’est la grande différence entre le monde anglo-saxon et le monde français. Un échec, si tu le valorises – comme Elon Musk ! – tu apprends. Tu essaies, tu te plantes, tu apprends de ton échec, tu recommences. Il faut transformer toutes les situations difficiles en opportunités. J’ai toujours rebondi dans ma carrière comme ça. Quand la boîte dans laquelle je travaillais a été rachetée, j’ai considéré que c’était une chance qui me permettrait de progresser. Si en France on a moins d’entrepreneurs, c’est parce que culturellement on ne valorise pas l’échec.

Donc la question joker : es-tu toujours heureux de ta réorientation drastique ?

En fait, il y a une trentaine d’années, j’étais avec une collègue dans une formation d’Alcatel pour le top management. On avait 30, 35 ans et on se demandait « tu te vois où dans 20 ans ? ». Comme j’avais tenu le bar à l’X, j’étais bobarman, je lui avais dit que dans 20 ans j’ouvrirais mon bar à moi. Et elle m’avait répondu que, dans 20 ans, elle ouvrirait son centre de plongée. Je l’ai revue il y a peu, et je lui ai dit que j’avais réalisé nos deux rêves en un. Elle travaille désormais pour la Croix-Rouge, ce qui est une autre forme d’engagement. Et j’ai pleinement réalisé mon rêve ! 

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