« De Gaulle, qui était vu comme un fou à l’époque, aujourd’hui nous semble incarner la voix de la raison »



Sept ans de travail, 150 livres dévorés, 2 000 personnes mobilisées sur un an de tournage : Antonin Baudry (X94), déjà réalisateur du Chant du loup, revient sur la geste de la France libre et la figure de De Gaulle, de l’Appel du 18 juin à Bir Hakeim dans les deux films La Bataille de Gaulle. Nous avons demandé aux membres du comité éditorial de La Jaune et la Rouge de poser des questions à Antonin sur ses films qui abordent cette période de l’histoire passionnante à plus d’un titre.
Depuis Le Chant du Loup pour lequel nous t’avions déjà interviewé, et entre tes deux films actuellement à l’affiche, peux-tu nous dire ce que tu as fait ?
J’ai tout d’abord fait de la mise en scène d’un spectacle « opératique » en quelque sorte avec la cheffe d’orchestre Laurence Equilbey à la Seine musicale. J’ai mis en scène quatre pièces de Schumann qui n’avaient jamais été mises en scène parce qu’elles sont courtes ; je les ai rassemblées avec Laurence pour en faire un spectacle qu’on a appelé La Nuit des Rois. C’était la première fois que je faisais du spectacle vivant et j’ai beaucoup aimé.
Puis j’en ai fait un deuxième avec la même cheffe, cette fois deux pièces de Beethoven que nous avons placées dans un univers manga car le côté explosif de Beethoven s’y prêtait tout à fait. Et les deux ont été de vrais succès.
L’opéra et le cinéma sont les deux seuls domaines dans lesquels se mélangent des images, des voix, de la musique, des sons, des mots… Je pense que ça n’est pas un hasard si j’ai aussi essayé la mise en scène d’opéra. Ensuite, je me suis plongé dans La Bataille de Gaulle qui m’a pris quand même pas loin de sept ans.
Qu’est-ce qui t’a amené à de Gaulle, à choisir ce sujet ?
C’est d’abord l’aventure de la France libre que je trouve fascinante parce qu’il y a une dimension à la fois épique et tragique chez ces personnes qui ne sont rien à l’époque, qui sont tous des inconnus, obscurs, et qui se lancent dans une cause perdue d’avance. Ils le font en sachant qu’ils vont être condamnés à mort dans leur pays, que leurs familles vont être inquiétées. Mais ils le font parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, parce que, pour eux, il y a pire que la mort, et notamment le fait d’accepter que leur pays soit envahi par l’Allemagne nazie, sans rien faire, sans se battre, ce qu’ils ne peuvent pas accepter. Je trouve ça très beau et très cinématographique.
Après avoir vécu cinq ans aux États-Unis – un pays que j’aime beaucoup –, j’ai été frappé à mon retour de voir que nous vivions un peu comme des dominés culturellement, de lire des anglicismes incompréhensibles dans l’espace public, de voir les élites chercher à imiter les États-Unis, tout en les critiquant. C’est quelque chose qui m’a fait réagir. Quand j’avais écrit Le chant du loup, le milieu du cinéma français pensait volontiers qu’en France on ne savait pas réaliser un tel film et qu’il fallait le faire aux États-Unis. Heureusement, Pathé m’a soutenu.
« Quand je regarde le parcours de De Gaulle et le parcours de la France libre, ça aurait dû mille fois échouer. »
Quand j’ai découvert l’aventure de la France libre, je me suis dit que c’était justement aussi cela leur combat contre l’Allemagne, contre les États-Unis, bref contre tout pays trop puissant. Ensuite j’ai lu la biographie de De Gaulle par Julian Jackson, qui a transformé le personnage un peu iconique en un être humain auquel je crois que chacun peut s’identifier.
Car, en juin 40, il se trouve devant une mission qu’il se fixe à lui-même au sens où elle lui paraît existentielle, et où il n’a aucune des qualités requises pour la remplir : incarner la France en étant totalement inconnu des Français ; convaincre les Anglais quand on ne parle pas un mot d’anglais ; être une figure publique quand on n’a jamais parlé en public ; peser sur l’échiquier politique quand on est inexpérimenté en politique et qu’on n’a pas la moindre idée de ses mécanismes. C’est se retrouver devant une tâche impossible et infinie, ce qui nous est tous arrivé un jour.
La leçon de De Gaulle, c’est qu’il ne renonce jamais et qu’il ne cède jamais sur rien. Quand je regarde son parcours et le parcours de la France libre, ça aurait dû mille fois échouer. Ça tient parfois à des rebondissements fous, à de la ténacité mais aussi à des hasards. Quand on persévère sur une idée qu’on trouve importante, ça ne garantit pas le succès mais ça garantit que ça va nous changer, que ça va nous grandir. Et j’ai trouvé ça très beau, très héroïque, très cinématographique.

Bérénice Vila, ton épouse, est coscénariste. C’est une aventure très personnelle aussi que ce projet ?
Oui, c’est vrai que ça a été un projet de couple. On a eu deux enfants – un fils et une fille – on peut dire que le projet de Gaulle a été notre troisième bébé. Bérénice a été coscénariste et directrice artistique. On a porté ça ensemble pendant sept ans, c’était bien d’être à deux !
Comment fait-on un casting pour un projet pareil ?
Je cherche le meilleur acteur ou la meilleure actrice pour le rôle. Pour moi, ce qu’ils ont fait avant est très secondaire, le risque étant de demander à un acteur ce qu’il a déjà fait. Je connaissais Simon (Abkarian), Matthieu (Kassovitz), Thierry (Lhermitte) et Benoît (Magimel). Tous les autres je les ai auditionnés, en deux scènes en général. J’auditionne beaucoup d’acteurs pour chaque rôle. Pour Leclerc, j’en ai auditionné 30. J’ai reçu Niels (Schneider) dans un petit appartement à Paris, je lui ai demandé de jouer la scène où il harangue les hommes dans le désert. Simon Russell Beale (Churchill) n’est pas très connu des Français car c’est un acteur de théâtre, mais il est considéré à Londres comme le meilleur acteur de sa génération. Je l’avais repéré dans le film La mort de Staline, un très bon film dans lequel il jouait l’horrible Beria.
Je suis content de mon casting, les acteurs ont tous été très bons, très investis ; ils m’ont beaucoup soutenu par leur envie de jouer, par leur envie d’être juste. Ils avaient tous un morceau du puzzle, ils savaient que j’avais le puzzle, et ils m’ont fait confiance.

As-tu un personnage préféré ?
Non. Quand on tourne un film, il faut aimer chacun de ses acteurs et de ses personnages pour pouvoir se mettre à sa place. Étant donné que je ne suis pas comédien, je ne cherche pas à jouer à leur place, mais à leur « donner la musique ». Je suis assez tactile, souvent je les place, je les repositionne. Je m’adapte à chaque acteur, car je sais que c’est dur de jouer. À certains acteurs, il faut beaucoup parler ; à d’autres, pas du tout. Parfois, je dis juste un mot. Ça demande beaucoup d’énergie, mais je dois dire que j’adore diriger des acteurs. J’aime particulièrement le rapport humain et la confiance qui s’établit autour d’un personnage. Il y a quelque chose de l’ordre de la magie. La direction d’acteurs est ce que je préfère sur un tournage.

Prépares-tu des storyboards avant de tourner ?
Pas nécessairement. Le problème du storyboard, c’est qu’ensuite, il n’y a plus de marge de manœuvre : on ne parvient plus à dévier de la route quand il faut. Un tournage, c’est un art d’exécution. Moi, j’ai besoin qu’on puisse se parler en conduite et que ça évolue en conduite. J’ai mon idée, mais cette idée peut changer. Sur toutes les scènes, je suis à un mètre de l’acteur. Et ma seule règle, c’est de ne pas avoir de règle.
Parle-nous des ressources historiques pour tes films.
Nous avons engagé Julian Jackson, l’auteur de De Gaulle. Une certaine idée de la France comme consultant. C’est un très bon biographe de De Gaulle qui a une bonne vision globale du personnage et de l’époque. Bérénice et moi avons lu à peu près 150 livres sur de Gaulle, la France libre et toute la période. J’avais la matière en moi. J’ai ensuite fermé tous les livres et je me suis mis à écrire en ayant par la suite un deuxième regard.
Sur le tournage, j’avais aussi l’aide de l’historien Géraud Létang qui pouvait creuser les détails, apporter des visuels, montrer à quoi ressemblait tel ou tel lieu à l’époque, trouver quels étaient les avions employés à quel moment, quelles machines, quelles armes ont été déployées, à quoi ressemblaient les gens… C’est très utile d’avoir ces deux points de vue parce que je voulais être fidèle à la réalité. Paradoxalement ça m’a permis d’avoir une totale liberté. Il y a certains détails que j’ai inventés, mais à chaque fois je faisais valider leur vraisemblance.
Le fait que tu te focalises sur Darlan, Mers-el-Kebir, est-ce, dans la continuité du Chant du loup, la manifestation d’un intérêt particulier pour la Marine ?
Non, c’est parce que c’est essentiel dans l’histoire. Darlan a été nommé par les Américains chef de la France combattante, c’est un fait. Et s’il ne s’était pas passé quelque chose, en d’autres termes si Fernand Bonnier de la Chapelle n’avait pas été là, ni vous ni moi n’aurions jamais entendu parler de De Gaulle. Et, même si c’est de la politique-fiction, probablement que Darlan, qui était le dauphin de Pétain, serait resté à la tête de la France après la victoire des Alliés. On aurait peut-être vécu dans une dictature de type franquiste jusqu’à la mort de Darlan. C’est mon interprétation et on peut ne pas être d’accord…
Est-ce que le fait que tu montres l’amiral Muselier qui évince presque de Gaulle n’est pas un peu forcé historiquement ?
En fait, c’est très en dessous de la réalité. Muselier a organisé une mutinerie, une manifestation des officiers mariniers contre de Gaulle. La réplique de Pleven dans le film : « Une mutinerie ? En pleine guerre ? » est une réplique réelle. Il y a même eu une bagarre à mains nues. Non, c’est très en dessous de la réalité.
Certains ont été étonnés que tu n’aies pas parlé de l’arrière-plan politique du geste de Bonnier de la Chapelle, de l’influence du camp royaliste sur son geste. Que leur réponds-tu ?
C’est Wikipédia qui dit ça, mais c’est faux. On n’a aucune preuve d’aucun type que Fernand Bonnier ait été royaliste, si ce n’est qu’il était au lycée Stanislas, qu’il y avait des royalistes au lycée Stanislas, qu’il avait été en contact avec des royalistes avant l’assassinat et que c’est quelqu’un qui était royaliste qui lui a donné une arme. Ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’il écoutait Radio Londres et que c’était un républicain convaincu.
Le procès expéditif de Fernand Bonnier de La Chapelle commandité par le général Giraud s’est déroulé de la façon suivante : tous ceux qui ont interrogé Bonnier de La Chapelle étaient persuadés qu’il était trop jeune et trop immature pour avoir posé un acte aussi important tout seul. Ils ont tous essayé de savoir qui le manipulait. Il y en a qui pensaient que c’étaient les Italiens, parce que le père de Fernand était italien. Certains pensaient que c’étaient les gaullistes, parce que c’était dans l’intérêt des gaullistes. D’autres pensaient que c’était Churchill et d’autres pensaient qu’il était royaliste. Mais personne n’a eu l’hypothèse que cet homme, tout jeune qu’il fût, avait agi en pleine conscience et selon sa propre volonté, comme vous et moi. J’ai voulu que le film donne cette chance à Fernand Bonnier de La Chapelle.
Des spectateurs ont douté qu’il y ait eu des femmes en plein désert pendant la guerre aux côtés de la Légion étrangère. Alors que Susan Travers est un personnage historique, une Anglaise, conductrice de Koenig, décorée de la Croix de guerre 39-45 pour sa conduite à Bir Hakeim.
Et lors de cette fameuse nuit d’échappée que l’on voit dans le film, c’était elle qui conduisait ! Elle l’a raconté ensuite en expliquant que c’était la nuit la plus effrayante et la plus excitante de toute sa vie. On pourrait réaliser un film sur ce personnage de Susan Travers que je trouve assez fascinant.

Que réponds-tu à ceux qui trouvent que l’interprétation de De Gaulle est caricaturale ?
Je les invite à lire les témoignages de ses contemporains et la façon dont ils le décrivent, à quel point ils sont saisis, quand ils le rencontrent, par la bizarrerie du personnage. Certains le décrivent comme un chevalier teutonique qui sort d’un autre âge. D’autres disent que, quand on lui parle, il ne pose pas son regard sur vous. Et quand on lui pose une question sur ce qu’il faut faire dans une semaine, il vous parle de ce qui s’est passé il y a 200 ans et de ce qui va se passer dans 50 ans.
Il avait une allure atypique, une gestuelle atypique. J’ai beaucoup regardé la première vidéo de De Gaulle. Il est dans son bureau à Carlton Garden et c’est la première fois qu’il parle devant une caméra. Il est complètement engoncé, il ne sait pas où mettre ses mains. Il essaie de faire des gestes, mais il ne sait pas trop comment les faire.
L’aspect étrange, un peu gauche de De Gaulle est réel et décrit par tous ceux qui l’ont rencontré. La figure de De Gaulle est connue des Français par les images de la télévision quand il était Président de la République. Je comprends ce temps de flottement quand on regarde le film au début, mais il est dû à notre regard a posteriori. À l’époque, il n’y avait pas la télévision qui est venue ensuite. Le de Gaulle que je montre correspond plus au de Gaulle de l’époque qu’au de Gaulle des années 50, qui n’était plus le même.

Pour les scènes de bataille, as-tu eu recours au numérique ou à l’IA ?
Pas du tout à l’IA mais il y a un certain nombre de plans numériques. Par exemple, il y a des plans où il y a 40 chars. Il n’y avait pas 40 chars. J’en avais 3 qui m’ont permis de filmer ce qui se passait, d’avoir les déplacements, d’avoir du réel en plusieurs prises pour les démultiplier ensuite en numérique. Donc il y a toujours du réel. Le numérique ne fonctionne pas quand il n’y a pas de réel.
Quelle est la difficulté de filmer des scènes de guerre ?
Tout d’abord, un tank consomme 1 000 litres à l’heure ! C’est toute une histoire de l’acheminer. Et ensuite de faire exploser des engins dans le désert. Évidemment on ne fait pas exploser les tanks. On fait exploser autre chose puis, en numérique, on intègre l’explosion au tank. Mais quand on fait péter des trucs dans le désert, c’est long parce qu’il faut préparer, il faut que tout le monde s’éloigne. Ensuite, il faut tout nettoyer. Et puis il ne faut pas se rater parce que chaque prise coûte cher, prend du temps. Mais sinon c’est très amusant !

Avec Le chant du loup et les deux volets de La Bataille de Gaulle, as-tu le désir de mettre en avant la souveraineté française ?
Mon désir est d’habiter un pays où l’on réfléchit par soi-même, où l’on a ses propres images, sa propre histoire et son propre futur. Ça, c’est un désir. Mais ça ne veut pas dire biaiser les choses, ça signifie raconter notre propre histoire.
On vit aujourd’hui en France et en Europe dans un récit global qui est américain : l’Europe a failli se détruire à cause de ses démons pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis les Américains sont venus nous sauver, et depuis lors, ils nous aident à être raisonnables et à nous moderniser. Ce n’est pas un récit écrit par nous. Ce n’est pas comme ça que les Français libres ont vécu leur histoire. Je trouvais important de rétablir la façon dont eux l’ont vécue. Et, effectivement, ce n’est pas la faute des Américains si on vit dans leur narratif, c’est la nôtre.
Est-ce qu’entre le début et la fin de tes recherches, ta perception de De Gaulle a changé ?
J’ai été frappé par le nombre d’épreuves qu’il a dû traverser, la solitude au départ, les humiliations successives qu’il a connues, et par le fait qu’il a dû tenir face à tout ça. J’en avais une vague idée, mais je n’avais pas vu à quel point ça avait été dur.

Alors que c’était, comme tu l’as décrit, un homme qui n’avait pas les compétences, les capacités pour endosser le rôle qu’il a eu, en quoi de Gaulle a fait la différence, qu’est-ce qu’il avait que les autres n’avaient pas ?
C’est une bonne question, parce que c’est vrai qu’à Londres, à cette époque-là, il y avait beaucoup de Français et qu’ils auraient pu, peut-être mieux que de Gaulle au début, incarner la France qui voulait se battre. Je pense que ce qu’il avait que les autres n’avaient pas, c’est une vision très claire : il faut refuser l’armistice, il faut se battre. Il y avait quelque chose de très tranché chez lui et qui est une constante chez de Gaulle tout au long de sa vie politique. On connaît sa formule : « Vers l’orient compliqué je volais avec des idées simples ».
Même si les gens ne le trouvaient pas séduisant, pas charismatique, potentiellement dangereux par le fait qu’il était militaire, et qu’un militaire qui veut se mêler d’affaires civiles, ça rappelle le bonapartisme, malgré ça, sa parole a fait qu’il les a ralliés, parce qu’il disait exactement ce qu’eux-mêmes pensaient dans le fond, et en l’énonçant de manière très claire, en la mettant en acte de manière très ferme.
Freud dit : « La raison ne parle pas fort, mais elle dit toujours la même chose ». Et de Gaulle – qui était vu comme un fou à l’époque – aujourd’hui nous semble incarner ce qui était juste, la voix de la raison. Or, à l’époque, les grands orateurs sont des gens qui déchaînent les foules à travers les peurs. C’est intéressant de voir au contraire la voix de la raison à l’œuvre et à quel point elle est perçue comme la voix de la folie sur le moment.
Pourquoi fais-tu un parallèle entre de Gaulle et Don Quichotte ?
Il faut dire tout d’abord que ses contemporains le faisaient. Roosevelt, par exemple, le traite souvent de Don Quichotte. J’ai été très marqué par ma lecture des deux tomes de Don Quichotte de Cervantès. Il existe des points communs dans le rapport entre la raison et la folie qui font écho à l’histoire de De Gaulle, sans pousser trop loin la ressemblance. La différence, c’est que Don Quichotte est mort au moment où il a été contraint d’arrêter de croire à sa réalité intérieure, à son rêve. Alors que de Gaulle a réussi à transformer son rêve intérieur en une réalité. Et ça s’est passé à Bir Hakeim.
Jusqu’à Bir Hakeim, la France libre qui se bat contre les Allemands est un mot, une idée. À Bir Hakeim, ça devient réel. Et non seulement ils se battent mais, en plus, ils tiennent, ce qui a de vraies conséquences sur le déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Et les Anglais sont très reconnaissants à de Gaulle pour ça.
Comment qualifies-tu la relation entre Churchill et de Gaulle ?
C’est une relation passionnelle. Churchill n’a aucun intérêt stratégique à soutenir de Gaulle. Il se retrouve avec un grand gaillard dans son bureau qui lui dit qu’il veut se battre alors qu’il n’a pas d’armée. Je pense que Churchill a une vision romantique de l’histoire et des peuples, fondée sur un amour de la littérature, fondée sur beaucoup de choses qui le rapprochent de De Gaulle, ce qui fait qu’il est réellement touché par cet homme seul qui prétend incarner un pays.
Auparavant, Churchill avait passé son temps à faire des allers-retours en France, dans son avion, avec sa mitraillette sur les genoux, pour aller soutenir le moral des militaires français qui étaient tous désespérés. Il avait vu qu’il y en avait un qui voulait en découdre avec les défaitistes, mais qu’il était jeune et qu’il n’avait aucun pouvoir, c’est ce de Gaulle. Donc Churchill prend la décision irrationnelle de soutenir de Gaulle et il s’en mord les doigts aussitôt après. Ça lui attire des ennuis avec les Américains ; Roosevelt, plutôt proche de Pétain, déteste de Gaulle et la France libre. Ensuite de Gaulle, avec sa maladresse, n’a pas du tout su convaincre les Anglais. Et, troisièmement, de Gaulle refuse toute forme de compromis sur tout type de sujet.
« Je trouve très forte cette idée selon laquelle plus on est faible, moins il faut faire de compromis. »
De Gaulle le théorise plus tard : « J’ai, vous le savez, la charge des intérêts et du destin de la France. C’est trop lourd et je suis trop pauvre pour que je puisse me courber. » Je trouve très forte cette idée selon laquelle plus on est faible, moins il faut faire de compromis. Et c’est vrai que c’est insupportable pour Churchill : l’histoire de Saint-Pierre-et-Miquelon est insupportable pour Churchill.
Je trouve ce rapport d’amour-haine entre eux deux vraiment intéressant. Et j’ai aimé terminer le film sur deux scènes : l’une où l’on voit les deux chefs d’État qui ne peuvent pas s’entendre parce qu’ils n’ont pas le même rapport à la politique, à la géopolitique et à l’histoire ; et l’autre qui démarre aussi comme une scène entre chefs d’État et qui se termine comme une scène intime, où Churchill se met à pleurer – ce qui est réel – quand de Gaulle a mis sa chanson préférée.

Est-ce qu’il y a une diffusion mondiale de prévue ?
Oui, beaucoup de sorties sont prévues, le calendrier est en train d’être établi. Même les Russes ont acheté le film. J’ai fini le deuxième film juste avant sa sortie le 26 juin dernier. La fin d’un film, c’est toujours la course. Mais avec la sortie très rapprochée des deux volets, le passage du premier à Cannes, les trois dernières semaines ont été totalement épiques pour l’équipe et pour moi. C’est-à-dire qu’on était au point où mon mixeur avait les oreilles en feu, mon étalonneur était obligé de se mettre des gouttes dans les yeux pour continuer à y voir quelque chose.
Une camarade finistérienne s’est replongée dans les archives de sa région et a trouvé que l’âge moyen des FFL était de 22 ans – un âge où, pour la plupart, les polytechniciens sont encore à l’École –, que 15 % des FFL venaient du Finistère et qu’elle avait découvert au décès d’un homme de son village tout son passé héroïque dans les FFL dont il n’avait jamais parlé. As-tu conscience que, par tes films, tu rends hommage à des gens dont on ne connaît même pas l’histoire, à des héros anonymes ?
Je sais, je reçois plein de courriers de gens qui me disent que leur père ou leur grand-père a fait Bir Hakeim, ou qu’ils ont été avec Leclerc. J’ai même reçu le témoignage d’un homme dont le grand-père est le jeune breton qui, dans le film, dit qu’il a quatre bateaux. Ceux qui m’écrivent disent aussi que leur père ou grand-père ne leur en a jamais parlé. Ils ont retrouvé soit des correspondances avec leur femme, soit des carnets. Ça me touche beaucoup, parce qu’ils confirment que ce qu’on raconte dans le film est juste, et ensuite qu’il y a comme une vérité rétablie.
Il y a beaucoup d’anonymes, plein de gens qui ne se sont jamais vantés des exploits qu’ils avaient réalisés à cette période-là. Lors de nos recherches avec Bérénice, on découvrait tout le temps des histoires de ce type, et on tombait des nues que personne ne les connaisse, en dehors des historiens spécialistes de la période. C’était très frappant. C’est une histoire qu’on croit connaître, mais qu’on ne connaît pas si bien que ça.
As-tu eu envie de faire passer un message aux jeunes ?
L’espoir. L’intégrité. Et l’audace. Parce qu’il fallait beaucoup d’audace pour faire ce qu’ils ont fait.





