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Claude Bébéar (X55), un entrepreneur engagé au service de l’économie de marché

Dossier : Trajectoires | Magazine N°814 Avril 2026
Par Michel PÉBEREAU (61)

Notre camarade Michel Pébereau (X61), qui a eu un rôle éminent plusieurs décennies durant dans la vie de la cité, rend ici un hommage personnel à Claude Bébéar (X55). Il en a été le compagnon de route à certaines étapes clés, et en partageait les convictions sur le rôle de la libre entreprise dans l’économie. Il retrace dans ce témoignage plusieurs moments marquants et significatifs du parcours de Claude Bébéar au service de l’entreprise.

Personne ne peut parler de Claude Bébéar mieux que Philippe Donnet, proche de lui pendant 45 ans sur les plans personnel et professionnel. Je me permettrai donc seulement d’apporter un témoignage. Parallèlement à la construction d’AXA, Claude Bébéar n’a pas cessé de mobiliser pour essayer de convaincre les responsables de notre pays de la nécessité des entreprises privées et de l’économie de marché pour assurer la croissance économique sans laquelle il n’y a pas de progrès social, dans un monde dans lequel, pourtant, elles en sont partout, sauf à Cuba et en Corée du Nord, devenues la condition incontestable.

La rupture de 1981

Le point de départ de son engagement, ce sont les élections de 1981. Leur résultat est un vrai choc pour tous les chefs d’entreprise. Notre pays était jusqu’alors bien dans la ligne de l’adaptation à l’économie de marché engagée en 1958, avec les accélérations et les moder­nisations indispensables qui avaient été apportées par Valéry Giscard d’Estaing (X44) : IVG, vote à 18 ans, collège pour tous, programme électronucléaire pour réduire notre dépendance au pétrole, Union économique et monétaire et élections au Parlement européen. Pour faire face au deuxième choc pétrolier de 1979-1980, Raymond Barre avait tiré les leçons du premier. Sa réaction était vraiment adaptée car identique à celles de nos partenaires du groupe des Sept et allait permettre d’assurer notre compétitivité, notamment en termes de finances publiques.

Or le programme de Pierre Mauroy bouleverse compléte­ment la situation, avec la nécessité de concessions aux communistes : nationalisations de toutes les banques et de grands groupes industriels, explosion des dépenses publiques, partage du travail supposé réduire le chômage avec la retraite à 60 ans… Ambroise Roux (X40), l’homme fort du patronat de l’époque et PDG de la Compagnie Générale d’électricité nationalisée, crée l’Association française des entreprises privées (l’AFEP) pour rassembler les responsables de grandes entreprises afin de réfléchir, d’essayer de convaincre et de réagir.

La création d’Entreprise et Cité

Claude Bébéar, lui, veut réunir ceux qui lui ressemblent. Il organise son club d’entrepreneurs capables, par leur exemple et par leur engagement, de démontrer que le seul chemin, le bon chemin, c’est l’économie de marché. Il trouve un jeune universitaire, Daniel Laurent, pour s’en occuper à plein temps. Il organise le dialogue de son club avec tous ceux qu’il faut convaincre : responsables politiques, syndicaux, journalistes, écrivains, tous ceux dont l’opinion est importante dans notre pays.

Pendant vingt ans, il y rassemble ceux dont il pense qu’ils ont la même conception moderne et sociale que lui de l’entreprise, et qui se battent pour porter la leur en tête aux niveaux français, européen ou mondial. On y retrouve d’abord ses amis, Henri Lachmann, Jean-René Fourtou (X60), Serge Kampf, Bernard Dumon (X55), Gérard Brémont. Mais il leur ajoute très vite Jean-Louis Beffa (X60), Vincent Bolloré, Bernard Arnault (X69), Thierry Desmarets (X64), David de Rothschild et moi-même, pour n’en citer que quelques-uns.

À vrai dire, tous ceux qu’il rassemble sont d’authentiques entrepreneurs schumpétériens, si j’ai bien compris le concept en lisant l’auteur. Mais il ne s’est jamais intéressé à la théorie économique. Le club, lui, reçoit à petit-déjeuner, déjeuner ou dîner Henri Kissinger, Valéry Giscard d’Estaing et Édouard Balladur, et la plupart des leaders de la droite et du centre, mais aussi Robert Badinter, Michel Charasse, Pierre Bérégovoy, François Hollande, Dominique Strauss-Kahn, Charles Fiterman. Je ne peux pas quitter ce sujet de l’intérêt permanent de Claude Bébéar pour les entrepreneurs sans évoquer deux sujets très particuliers : le projet SBP de la BNP et le sauvetage de Vivendi, l’ex-CGE.

Le projet SBP et la fusion BNP-Paribas

Le projet SBP d’abord. Avant de lancer ma réaction au projet d’échange amical des actions de la Société Générale contre celles de Paribas de fin janvier 1995, qui en est à l’origine, je vais voir Claude Bébéar fin février. AXA est en effet le premier actionnaire de la BNP et Jacques Friedmann, le président du conseil de surveillance, est à mon conseil pour la représenter, cependant que Claude, président du directoire, est à celui de Paribas. Il n’a bien sûr aucune objection à ce que je fasse une contre-offre, bien qu’il ait approuvé le projet de SG Paribas au conseil d’administration de Paribas. Je lui précise qu’elle risque d’être surprenante, sans autre précision, car il est vital que mon projet reste une surprise totale pour le marché, le moment venu.

« Dans ce cas, me dit-il, je n’ai qu’un conseil à te donner. Si tu veux réussir, tiens bon quels que soient les obstacles. » C’est ce que je vais faire. D’abord, dans la conception du projet surprenante en effet : la veille du jour où la Société Générale et Paribas allaient pouvoir considérer que l’offre publique d’échange amicale de leurs titres allait se concrétiser pour créer SG Paribas, nous lançons deux offres publiques d’échange de titres de la BNP, l’une contre les titres de la Société Générale, l’autre contre des titres de Paribas, alors que chacune de ces deux banques avait à peu près la même capitalisation boursière que celle de la BNP. Un projet surprenant en effet : SBP, fusionner les trois banques. Deux offres publiques surprenantes car sans précédent sur aucun marché, en Europe, comme aux États-Unis ou au Japon.

Il me confirme son conseil personnel, et aussi son soutien, de son avion, de retour d’Australie quand je l’appelle pour lui préciser l’ampleur de mon opération, la nuit précédant le lancement des deux offres publiques début mars. Le conseil et le soutien de Claude à cette opération vraiment audacieuse pendant près de six mois de bataille boursière contribuent à son succès. BNP Paribas, qui en est le fruit, est depuis sa création l’un des deux leaders avec Santander de la capitalisation boursière des banques en Europe. Claude Bébéar va aussi jouer un rôle essentiel pour éviter le naufrage de Vivendi.

Une très grande entreprise la Compagnie générale des eaux

La Compagnie générale des eaux est le groupe très puissant constitué par le plus grand entrepreneur français de sa génération, Guy Dejouany (X40). Ingénieur des Ponts et Chaussées, celui-ci entre à 30 ans à la CGE, le leader de l’eau en France. Il en devient PDG à 56 ans et en fait en vingt ans un véritable conglomérat inter­national. D’abord, en devenant le leader mondial des services aux collectivités par un développement dans tous les secteurs proches du sien. Ensuite, en créant dans le même temps : la Compagnie Générale de Santé, leader de l’hospitalisation privée ; la première chaîne de télévision privée Canal Plus avec le groupe Havas ; SFR, le premier opérateur privé de téléphonie. Son groupe devient l’une des plus grandes consolidations d’entreprises dans le monde (2 300 sociétés). Seul General Electric aux États-Unis a eu un développement compa­rable.

Université d’été du MEDEF, 2008. Claude Bébear et Laurence Parisot ( MEDEF).
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Passage de flambeau

À la surprise générale, Guy Dejouany choisit à 76 ans pour lui succéder Jean-Marie Messier (X76), un très brillant inspecteur des finances qui, après avoir été chargé des missions très efficaces des privatisations, est parti à 33 ans dans une banque d’affaires en 1989, ce qui lui a permis de le rencontrer et de lui confier en 1994 le montage du pacte d’actionnaires de Canal+. Le pacte d’origine avait été créé à un moment où Guy Dejouany était très occupé par la montée à son capital, en Bourse, de Saint-Gobain nationalisé (qui achetait alors les participations détenues par la Compagnie générale d’électricité et le CCF récemment nationalisés), et avait dû accepter, pour démontrer que sa nationalisation n’était pas indispensable, une participation pour la création de Canal+.

L’analyse très experte de Jean-Marie Messier rend inévitable un changement profond du pacte, qui provoque la démission du président fondateur, André Rousselet. Guy Dejouany se dit que Jean-Marie Messier est peut-être l’homme qu’il cherche pour lui succéder à la tête du groupe. Il est comme lui convaincu que l’économie de marché et l’entreprise privée sont indispensables pour le développement. Il le nomme directeur général fin 1994, pour pouvoir passer avec lui le temps nécessaire à faire l’analyse exhaustive et critique de l’ensemble du groupe. Une fois convaincu qu’il a fait le bon choix, il en fait son successeur en 1996.

La création de Vivendi

Jean-Marie Messier, qui a 40 ans, ne traîne pas. Il présente assez rapidement une stratégie qui permet de donner une réelle cohérence aux activités très variées qui sont celles de son conglomérat : la maîtrise du contenu et celle du contenant. Le contenu, ce sont l’eau et tous les flux d’informations. Le contenant, ce sont les canalisations (tuyauteries et câbles de communication). Pendant quatre ans, il multiplie les initiatives. Il crée Cegetel (téléphone fixe et mobile) en profitant de la dérégulation des télécommunications pour le contenant et prend le contrôle d’Havas (communications, publicité, édition, audiovisuel) pour le contenu. Il choisit un nom porteur d’avenir, Vivendi (comme celui d’AXA pour Claude Bébéar), et explique qu’il sera utile pour l’eau qu’il fournit à ses clients. Il constitue deux groupes majeurs qu’il européanise : télécom/communications et environnement (eau, déchets, transports).

Il américanise en 1999 le pôle environnement en prenant le contrôle du leader du traitement de l’eau aux États-Unis US Filter, ce qui permet de préparer Vivendi Environnement à son entrée en Bourse. Jean-Marie Messier est le plus jeune dirigeant de grand groupe. Il a fait connaissance des journalistes et des analystes financiers à l’occasion des privatisations. Il leur fait découvrir l’étendue de son groupe, sa stratégie, ses initiatives. Il est vite populaire sous le sobriquet de J2M.

C’est dans ce contexte qu’il annonce en 2000 qu’il achète aux États-Unis le groupe Seagram, dont les principales activités de médias via Universal sont la production et la distribution de films, de télévision, et la musique (via Universal Music), mais qui a aussi des activités de boissons alcoolisées. Il paie ces activités à la famille Bronfman en actions, ce qui en fait le premier actionnaire de Vivendi avec 8 % de son capital. Il cède rapidement les activités boissons. Il décide fin 2000 de fusionner Vivendi avec Seagram pour créer le groupe Vivendi Universal qui a, dans les comptes proforma 2000, un chiffre d’affaires de 41 milliards d’euros et un bénéfice net de 2,3 milliards. Cette transformation en quatre ans de la Compagnie générale devenue Vivendi Universal a profondément transformé Jean-Marie Messier.

Se préparer face à la globalisation

En découvrant les États-Unis et en développant ses relations avec ses pairs, les analystes, les journalistes, il comprend immédiatement qu’ils sont en train de préparer la société de la globalisation : celle de l’avenir. Il s’adapte aussi rapidement au passage de l’économie à la française à celle de la globalisation qu’il avait fait pour son passage de l’administration française à l’entreprise. Il a construit une entreprise pour cet avenir-là. Il devient américain. Un Américain du monde du cinéma qui est celui d’Universal. Il s’installe à New York pour la direction du groupe, mais aussi pour son domicile. De ce fait, aux yeux de la presse, il paraît de plus en plus conforme à la caricature qui a toujours été faite par l’extrême gauche du patronat français : l’ultra-libéralisme américain.

Sauver Vivendi

Malheureusement, les résultats 2001 de Vivendi Universal sont désastreux. Il déclare une perte nette de 13,6 milliards d’euros, en l’imputant à des dépréciations d’actifs. C’est largement le cas, traditionnel aux États-Unis, mais d’un montant sans précédent en France. Le cours de Bourse s’effondre en avril 2002. Claude Bébéar est consterné. Jean-Marie Messier est en train de détruire ce que, avec Entreprise et Cité, il a fait pour faire comprendre la réalité, les qualités et les convictions de la nouvelle génération de chefs d’entreprise français. Il persuade Jacques Friedmann et Henri Lachmann qui sont, eux, deux administrateurs qu’il faudrait convaincre le conseil, qui a déjà enregistré une ou deux démissions, de se séparer de Jean-Marie Messier, et il convainc Jean-René Fourtou, qui envisageait d’arrêter toute activité professionnelle, d’accepter d’être candidat à sa succession. Le conseil d’administration décide de suivre ses deux recommanda­tions.

Jean-René Fourtou (X60) avait été le chef d’entreprise qui avait réussi la privatisation de Rhône-Poulenc après la présidence désastreuse de Loïk Le Floch-Prigent, qui avait été choisi en raison de ses activités dans l’administration et au parti socialiste en 1982 pour remplacer le très bon industriel Jean Gandois (X49), chassé par la nationalisation. Jean-René Fourtou avait été choisi en 1986 à 47 ans, en raison de son expérience de consultant et de président du groupe Bossard, où il est entré à la sortie de l’X et a passé toute sa vie pro­fessionnelle, et dont il a fait l’une des toutes premières sociétés européennes de conseil en stratégie et manage­ment.

Il a réussi la privatisation de Rhône-Poulenc et sa rentabilisation, puis organisé le démantèlement en bon ordre de cet ensemble très hétéroclite, et vient d’achever sa tâche en cédant à Sanofi la partie pharmacie Aventis, lui permettant ainsi de devenir le troisième groupe mondial de pharmacie. Claude Bébéar donne le coup de main nécessaire à Jean-René Fourtou pour faire face à une dette de 11 milliards d’euros et convaincre les banques que l’on peut éviter le dépôt de bilan, alors que le cours de Bourse s’effondre à 12 €. Une fois Vivendi devenu Veolia Environnement, coté en Bourse, Jean-René Fourtou vend toute la partie contenant et même une partie du contenu du reste. Quand il quitte le groupe en 2016, celui-ci est complètement désendetté et recentré sur les médias (Canal Plus, Universal Music) ; il est remplacé par Vincent Bolloré, qui a une certaine expérience en la matière.

20 mai 2010, soirée des grands donateurs, École polytechnique.
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L’Institut Montaigne, think tank de référence

En 2000, Claude Bébéar envisage de lancer une nouvelle entreprise dans un tout autre domaine, les think tanks. Il veut en créer un, susceptible de promouvoir les idées libérales qui sont les siennes et qui l’ont conduit à consacrer sa vie professionnelle à entreprendre, dans le secteur de l’assurance. Je lui fais observer qu’il existe déjà l’Institut de l’entreprise. Oui, répond-il, mais il faut quelque chose de nouveau pour le siècle nouveau. C’est l’Institut Montaigne, auquel il donne vocation d’élaborer des propositions concrètes au service de l’efficacité de l’action publique, du renforcement de la cohésion sociale et de l’amélioration de la compétitivité de notre pays. Il organise son financement par des contributeurs privés, essentiellement des entreprises, qu’il convainc de l’intérêt du projet. Surtout, il choisit soigneusement de véritables entrepreneurs dans le monde de la réflexion.

Philippe Manière, l’un des rares jeunes journalistes français de son époque, vraiment convaincu que l’économie de marché est la seule solution pour assurer la prospérité de l’humanité, qui fait un démarrage rapide, sans faute, et met en place des équipes très convaincantes. Aujourd’hui, l’Institut a acquis une dimension nouvelle vraiment internationale : un think tank de référence en Europe. Claude Bébéar a pu se réjouir de voir Marie-Pierre de Bailliencourt, une femme d’un très grand talent, en prendre la tête.

Claude Bébéar a été le plus entrepreneur des pays occidentaux dans un métier où les entrepreneurs sont rares. À partir de la direction de la petite mutuelle normande où il a commencé sa vie professionnelle, et dont il a pris la direction en 1975, il a construit AXA, un groupe français qui a désormais pris place entre ceux qui étaient les deux leaders, italien et allemand, de cette profession à l’époque. C’était le projet de sa vie, son ambition.

Il a aussi été, par son exemple et en créant Entreprise et Cité, puis l’Institut Montaigne, l’un de ceux qui ont vraiment contribué à faire comprendre par les responsables de notre pays qu’il n’y a pas d’alternative à la liberté d’entreprendre et à l’économie de marché pour assurer la croissance économique sans laquelle il n’y a pas de progrès social. Il a été mon ami. J’ai pour son œuvre une profonde admiration. 

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