Calmedica : la puissance du SMS pour le télésuivi des patients

En 2013, Alexis Hernot (X91) a cofondé Calmedica, qui facilite la communication entre les professionnels de santé et les patients, en utilisant des messages simples pour lesquels la réponse est rapide. Le robot suit un algorithme défini avec l’équipe médicale pour alerter sur les complications éventuelles. Des relances se font automatiquement. Cela permet d’économiser du temps pour le focaliser sur les contacts à vraie valeur ajoutée. L’entreprise suit actuellement un million de patients par an et pense doubler ce nombre en 2026.
Quel est ton parcours ?
Je suis d’origine agricole, même si mon père était médecin à Paris, car j’étais en pension et je passais plus de temps à la ferme qu’à Paris. Je voulais être agriculteur, mais mes parents voulaient que je fasse des études. En première, je suis rentré à Paris, j’ai fait une prépa scientifique : la science c’était vraiment ce que j’aimais. J’ai aussi très tôt aimé être entrepreneur : à la ferme, j’avais mis en place un petit business de « production » de lapins à l’âge de 10 ans.
Mon père était très féru d’informatique, tout en critiquant les jeunes médecins qui regardaient leur ordinateur et n’examinaient pas les patients. Aussi je me suis dit que j’aimerais réconcilier la technologie et la médecine, et j’ai fait après l’X le cursus santé humaine qui venait de s’ouvrir et qui fournissait une formation complémentaire en santé humaine à l’Agro Paris. Agriculture et santé, c’était ce que je voulais faire !

J’ai fait un stage agricole, et j’ai financé mes études à l’Agro en réalisant un logiciel pour l’industrie pharmaceutique (Aventis/Sanofi) pour le calcul d’absorption des molécules à partir d’une mesure in vitro. J’ai aussi été le premier apprenti de France polytechnicien – pendant deux ans en production en usine. Après l’Agro j’ai fait du conseil parce que les défis intellectuels me paraissaient passionnants. J’ai fait un MBA à l’INSEAD et en 2004 je suis allé travailler dans les systèmes de paiement. On avait développé un genre de Paypal avec un terminal fonctionnant sur pile, pour des petits commerçants faisant très peu de transactions.
Malheureusement ce projet n’a pas vu le jour et je suis parti dans le transport aérien, où ma passion pour l’innovation concrète a pu trouver une application. On était en train de passer de l’enregistrement au comptoir à l’enregistrement en ligne Mais on plafonnait à 50 % d’enregistrement en ligne, car les passagers n’avaient pas de quoi imprimer leur carte d’embarquement à l’hôtel. Or une petite boîte en Écosse, Mobiqa, proposait un système de code-barres sur téléphone pour la carte d’embarquement. J’ai fait un partenariat avec eux et l’enregistrement en ligne a progressivement atteint 100 %.
J’ai compris que c’était le moment de créer mon entreprise ; j’ai commencé à développer un carnet de vaccination en ligne afin de me replonger dans le développement logiciel. Je souhaitais lancer une société liée à la santé et à la technologie. C’est en faisant du théâtre que j’ai trouvé ce que je cherchais, c’est-à-dire un ou une associée qui connût bien le métier médical : Corinne Segalen, médecin, qui avait dirigé des gros labos de pharma et allait partir à la retraite ; elle voulait être start-uppeuse et monter sa boîte. Moi, je comprenais la techno, mais je n’avais pas de contact en santé. On a lancé Calmedica en 2013.
Que fait Calmedica ?
On aide les directions générales des hôpitaux à maximiser l’utilisation de leurs ressources critiques. Pour cela nous avons développé un outil de télésuivi des patients. On a commencé en chirurgie ambulatoire, où il y a l’obligation de contacter le patient la veille et le lendemain pour savoir comment il va. C’est très similaire à ce qu’on fait dans l’industrie en « juste à temps », sur lequel j’avais travaillé quand j’étais consultant. Le jour de l’opération, le patient doit respecter les consignes et arriver à l’heure, ce que l’on appelle un ordre de fabrication « complet – conforme » en industrie.
L’objectif en chirurgie ambulatoire, c’est de faire passer un maximum de patients par place, ce que l’on appelle le taux de rotation (l’équivalent du TRS dans l’industrie). Par exemple, si un hôpital a un taux de rotation de deux et 10 places, il pourra opérer 20 patients par jour. Le premier hôpital qui a utilisé notre service a fait passer en deux ans son taux de rotation de 2 à 4.
Calmedica utilise l’innovation pour augmenter le taux de rotation, mais pas au travers d’une nouvelle technologie : en utilisant une technologie très éprouvée, le SMS, ce qui va maximiser l’adoption du service. Le SMS est préinstallé sur tous les téléphones, il ne nécessite pas de smartphone, pas de 3G, pas de télécharger une app ni de créer de compte. Avant la création de notre système, c’était une infirmière qui appelait le patient la veille de l’opération pour lui donner les consignes préopératoires (heure d’arrivée, être à jeun, ne pas fumer, apporter ses documents, etc.).
Il n’y avait que 60 % de patients qui répondaient après trois appels. Cela fait 40 % des patients qui n’avaient pas les consignes. Le SMS a permis de passer à un taux de respect complet des consignes de 95 % ! Pourquoi ? Parce qu’un appel, ça dérange : on fait les courses, on n’a rien pour noter, on oublie la moitié des consignes. Le SMS est non intrusif et on peut prendre son temps pour le lire et pour comprendre les consignes. Mieux les consignes sont respectées, plus on peut augmenter le taux de rotation.
On a utilisé le même système par SMS pour le suivi postopératoire. Au lieu d’un appel par l’infirmière le lendemain, on envoie un SMS en demandant si tout va bien. Si le patient répond TVB, on s’arrête là, sinon un autre SMS lui pose des questions : douleurs, nausées, vomissements, saignements, fièvre ? Si par exemple le patient répond « douleurs », un SMS lui demande s’il a pris ses antalgiques. Si non, on attend qu’il ait pris ses antalgiques avant de revérifier. Si le patient a toujours mal, une infirmière le rappelle.
Voilà : Calmedica, c’est du télésuivi de patients au moyen d’un système qui suit des arbres décisionnels que l’on envoie par SMS. Ce système est désormais appliqué à 500 algorithmes dans toutes sortes de pathologies : chirurgie ambulatoire et non ambulatoire, cardiologie interventionnelle, radiologie interventionnelle, oncologie, MICI… Nous avons environ 200 clients (hôpitaux et cliniques) à l’heure actuelle et on suit un million de patients par an. Nous pensons doubler ces chiffres en 2026.
Après le déclic de la création de Calmedica, quelles ont été les étapes majeures ?
Corinne Segalen avait des amis qui travaillaient en anesthésie et en réanimation. Quand je l’ai rencontrée en 2013, j’avais déjà créé un carnet de vaccination de voyage en ligne pour les pays émergents, qui fonctionnait par SMS. Cette idée intéressait beaucoup de monde, mais personne n’était prêt à payer. Corinne m’a fait rencontrer le président de la société française d’anesthésie et de réanimation. C’est lui qui a eu l’idée d’appliquer le télésuivi par SMS à la chirurgie ambulatoire pour augmenter le taux de rotation. Et ça a marché tout de suite.
On a créé la boîte mi 2013 ; mi 2014 on a commencé à utiliser le système pour la chirurgie ambulatoire ; les premières ventes ont eu lieu en 2015. On ne se payait pas au début, je faisais un peu de conseil en parallèle et on a fait une levée de fonds friends and family, ce qui nous a permis de recruter notre premier salarié.
Depuis lors, on n’a pas levé de fonds et je pense qu’on a eu raison parce que, sur un marché qui mûrit lentement comme le nôtre, la croissance n’est pas explosive. C’est exactement comme un agriculteur qui emprunterait à la banque pour recruter des cueilleurs de cerises au mois de mars. Mais les cerises sont à maturité en juin ! Ce n’est pas parce que tu mets des cueilleurs qu’elles vont mûrir plus tôt. D’ailleurs, tous nos concurrents qui ont levé des fonds ont disparu.
On a une croissance régulière. Sauf au moment de la Covid : l’Assurance maladie avec qui on travaillait déjà nous a demandé de faire le suivi des patients. Cela revenait à multiplier par dix le nombre de patients suivis. L’équipe technique a hurlé en disant qu’ils n’y arriveraient jamais, ils y sont arrivés. Maintenant nous sommes une vingtaine de personnes, on est une société rentable. On se met juste au-dessus de l’équilibre et on recycle tout l’argent qu’on gagne pour la croissance, pour recruter des profils de plus en plus compétents.
Quels sont vos principaux concurrents ?
Sur la France, qui est le seul pays au monde à faire du télésuivi par SMS, on avait 150 concurrents à peu près : une myriade de toutes petites sociétés, dont beaucoup ont disparu. Nous suivons un million de patients par an, ces sociétés suivent de quelques centaines à quelques milliers de patients. Ce sont des concurrents sur des niches ultra spécifiques, même pas régionales : sur un ou deux centres.
“La France est le seul pays au monde à faire du télésuivi par SMS.”
La plupart de nos concurrents ont mis la clé sous la porte ou ont été rachetés par des grands groupes, pour la technologie. Mais on ne les voit plus. Comme le marché n’est pas en croissance explosive et qu’on maintient des prix bas, il est très difficile pour un concurrent de trouver sa place.
Quels sont votre actualité et vos défis pour l’année à venir ?
Notre actualité, c’est qu’on vient de gagner un énorme marché, avec l’ensemble des cliniques du groupe Ramsay GDS, ce qui va nous faire passer de 200 à 300 clients environ. Et on vient d’obtenir la certification ISO 27001 pour la cybersécurité. Il est essentiel, au vu du nombre de cyberattaques sur les hôpitaux, que tous les fournisseurs, tous les éditeurs soient certifiés. Nous avons deux grands défis pour l’année qui vient. Le premier, c’est d’exporter notre système. Alors que les Homo sapiens sont à peu près les mêmes dans tous les pays, on n’a été copié nulle part, en dépit des articles qui montrent que le SMS fonctionne bien.
Nous allons devoir faire l’évangélisation des marchés, ce qui nous a pris pas mal de temps en France, parce que les gens ont du mal à comprendre qu’avec un système aussi simple que le SMS on puisse être aussi performant. Notre deuxième défi est d’être reconnu « dispositif médical de classe 2A », afin que nous puissions être remboursés par l’Assurance maladie. Il y a actuellement cinq domaines qui sont remboursés sur la télésurveillance par l’Assurance maladie, alors que nous sommes payés directement par les hôpitaux. Nous venons de déposer notre dossier et nous espérons être certifiés dans l’année.
Est-ce que tu as eu un mentor, un modèle ?
Ma rencontre la plus marquante, c’est Corinne, mon associée, qui a un « business acumen », une vision stratégique exceptionnelle. C’est elle qui a compris le potentiel en chirurgie ambulatoire, qui comprend intimement la médecine et les besoins du système de soins, et qui a une vision sur les besoins futurs. Douze ans à ses côtés, ça a été une expérience et ça fait partie du plaisir que j’ai à travailler chez Calmedica.
Justement, quel est le bon associé ?
C’est un point très important. Beaucoup d’entreprises vont finalement au tapis parce que les associés n’ont pas réussi à s’entendre. Je pense que le point principal entre associés, c’est de faire passer le succès de l’entreprise avant toute chose, notamment avant l’ego de chacun des associés. La complémentarité des talents est importante, mais elle passe après cette capacité à mettre son ego de côté pour travailler ensemble. Quand on est très différent, ça facilite la solution de cette question parce qu’il n’y en a pas un qui va revoir le travail de l’autre, ce qui est irritant.
“Faire passer le succès de l’entreprise avant toute chose, notamment avant l’ego de chacun des associés.”
Entre Corinne et moi, elle fait le médical, je fais la technique ; ça marche très bien. Ce qui aussi est important, c’est la capacité à se taire. Quand l’autre a pris la responsabilité d’une action, il faut savoir se dire « celui qui fait a raison, moi je ne l’ai pas fait donc je me tais », et non pas dire à l’autre « moi j’aurais fait autrement et mieux ». Enfin, le dernier point, c’est qu’un des associés au moins doit bien connaître le marché.
C’est quoi ta journée type ?
La beauté de l’entrepreneuriat, c’est de pas avoir de journée type. En revanche j’ai des principes et je suis assez organisé. La première heure et demie de ma journée, par exemple de 8 h 30 à 10 heures, je la consacre à la réflexion. Quand tu veux remplir un pot avec des cailloux, tu commences par les plus gros, et ensuite les petits, et à la fin le gravier. Le matin, je réfléchis aux gros cailloux. Actuellement, je me concentre sur le recrutement de collaborateurs. On est en croissance, on a gagné le contrat avec le groupe Ramsay.
Dès que le recrutement sera bien lancé, je vais passer au développement international. Je fais très peu de réunions régulières, il y a juste le comité de direction toutes les deux semaines, la réunion d’information générale avec les salariés tous les mois et quelques réunions qualité. Tout le reste, c’est en fonction des besoins. En fait mon agenda est principalement vide, pour pouvoir travailler sur des sujets importants.
Pourquoi ne pas avoir créé Calmedica plus tôt ?
C’est une question que je me pose souvent. J’envie les gens qui créent leur entreprise à la sortie de l’X. J’aurais voulu le faire ; j’étais mûr au sens entrepreneurial, j’en avais la volonté ; mais à mon époque, être entrepreneur, ce n’était pas la voie royale. On plaignait ceux qui avaient créé leur boîte, car cela voulait dire qu’ils n’avaient pas trouvé de job. J’ai suivi cette idée qu’il fallait travailler dans un grand groupe, avoir une carrière, etc. Je me suis rendu compte qu’en fait mon plaisir n’était pas là.
J’avais envie d’avoir ma boîte et j’ai compris pourquoi j’avais créé ce business de lapin quand j’étais petit. Il y a aussi un frein chez beaucoup de personnes : c’est que, quand tu commences à avoir un job, tu as un certain niveau de revenu et tu indexes tes dépenses sur ton niveau de revenu. Quand tu crées ta boîte, ton revenu est très réduit. Je ne regrette pas de ne pas l’avoir fait plus tôt, mais je suis content d’avoir pris cette décision à 40 ans. Je fais quelques sacrifices, je partirai moins en vacances, j’irai dans de moins beaux restaurants, je ferai peut-être de moins beaux cadeaux aux enfants… mais j’entreprends et ça, j’en suis très fier.
Enfin, quels conseils donnerais-tu à un jeune X qui voudrait monter sa boîte ?
Le premier conseil que je lui donnerais, c’est de le faire. Il ne va pas perdre d’occasions à le faire. Ce n’est pas parce qu’il essaie de créer sa boîte en sortant de l’X à 25 ans qu’il va se bloquer les portes des grands groupes. Aussi je lui dirais que, contrairement à ce qu’on croit, plus on est spécialiste plus on aura d’opportunités. Plus on essaie d’être généraliste, moins on a, si je puis dire, de valeur. Il vaut mieux créer une boîte très focalisée sur quelque chose. Et il vaut mieux le faire au début de la vie, où l’on n’a pas beaucoup de dépenses, parce que c’est le moment le plus simple pour ne pas gagner beaucoup.
Question joker, est-ce que tu as encore des lapins ?
Non, j’aime toujours les animaux mais, vivant à Paris, je n’ai même pas de chat ni de chien. Avoir un animal est une contrainte, et j’essaie de simplifier ma vie. Dans Calmedica, on fait dans le « lean » ; je me l’applique aussi, c’est-à-dire que je vends plus de choses que je n’en achète et le nombre d’objets que je possède est en réduction constante depuis que j’ai créé Calmedica. Je n’ai même plus de voiture !





