Caisse de solidarité de l’AX

Caisse de solidarité de l’AX : une tradition d’entraide unique parmi les grandes écoles 

Dossier : Trajectoires | Magazine N°812 Février 2026
Par Alix VERDET

Depuis plus de 160 ans, la Caisse de solidarité de l’AX veille sur les polytechniciens et leurs familles frappés par la maladie, les accidents de la vie ou les difficultés financières. Héritière de l’esprit de camaraderie ancré dès les origines de l’École, elle mobilise chaque année ses ressources et un réseau de bénévoles, accompagnés d’une assistante sociale dédiée –  une singularité parmi les associations d’alumni. Aujourd’hui, la Caisse de solidarité fait face à des situations nouvelles comme la précarité étudiante et l’augmentation des fragilités psychiques. Yves Stierlé (X65) et Dominique Rousselet de la Caisse de solidarité de l’AX présentent l’action, souvent méconnue, mais essentielle de ce dispositif d’entraide polytechnicienne.

Depuis combien de temps existe la Caisse de solidarité de l’AX ? Et quels y sont vos rôles ?

Yves Stierlé : La Caisse de solidarité est la première association d’anciens élèves créée en 1865 sous la forme d’une Caisse de secours appelée SAS (Société amicale de secours). Les anciens élèves avaient décidé de l’organiser pour « venir en aide aux camarades malheureux et à leurs familles ». Cette structure a perduré jusqu’en 1946, époque à laquelle elle a fusionné avec la SAX, la société des amis de l’X, pour former l’AX, l’Association des anciens élèves et diplômés de l’École polytechnique. Pour ma part, je m’occupe depuis vingt ans de l’ensemble des actions de solidarité.

Dominique Rousselet : Je suis assistante sociale à l’AX depuis huit ans. La présence d’une assistante sociale à l’AX doit dater de l’après-guerre et de la création du service de psychologie de l’École. Je pense que le caractère militaire de l’École a joué un rôle important dans la création de cette Caisse de secours. C’est une réalité très liée à l’armée, comme le fait d’avoir recours aujourd’hui à une assistante sociale, car les armées ont depuis longtemps mis en place un service social reconnu, pour aider les veuves, les familles des militaires et les militaires eux-mêmes. L’AX est, à ma connaissance, la seule association d’alumni qui a une assistante sociale dans ses équipes.

Histoire de la solidarité à l’École polytechnique
Historiquement, la solidarité polytechnicienne s’était exprimée assez tôt entre les élèves sous la forme d’une toute première association créée au moment du licenciement de l’École par Louis XVIII, qui n’avait que très modérément apprécié l’accueil triomphal réservé par les élèves à l’Empereur lors des Cent-Jours, décision qui avait mis tous les élèves de l’X « sur le pavé ». Jean-Pierre Callot écrit dans son Histoire de l’École polytechnique que cette association a peut-être constitué les prémices de la SAS (Société amicale de secours). 
Mais, dès l’origine de l’École, cette solidarité s’est aussi exprimée en dehors de ses murs, auprès des pauvres du quartier de la montagne Sainte-Geneviève, à qui chaque semaine des élèves vo-lon-taires venaient apporter l’aide du bureau de bienfaisance alimenté par les cotisations des élèves. Ce bureau de bienfaisance venait aussi en aide aux anciens élèves et surtout à leurs familles, ce qui a fini par constituer une charge financière trop lourde. C’est ainsi que les kessiers des promotions 1863 et 1864 décidèrent de solliciter les anciens élèves et de créer avec eux la SAS en 1865, reconnue d’utilité publique en 1867.

Comment expliquez-vous qu’il existe à l’AX cette tradition de Caisse de solidarité qui n’existe pas ou très peu dans les autres associations d’alumni ?

YS : Je pense que c’est largement lié à la vie commune due au statut militaire de l’École. Dans les armées, les militaires déployés sont loin de chez eux et ont besoin d’un soutien particulier, qui n’est pas le même que dans la vie civile. Même si ça fait longtemps que la plupart des polytechniciens ne sont plus officiers, la tradition de solidarité reste très ancrée.

La solidarité dans les statuts de l’AX – Extrait
Article 1er : L’Association des anciens élèves et diplômés de l’École polytechnique (AX) a pour but de venir en aide, par des actions collectives de solidarité, aux élèves, anciens élèves et diplômés de l’École polytechnique en situation difficile matérielle ou morale, qu’ils fassent ou non partie de l’association, et à leurs familles ou à leurs proches se trouvant dans des situations analogues.

Quelles sont les actions de la Caisse de solidarité ?

YS : Les principes de base sont les suivants : la solidarité est pour tous, inconditionnelle et dans la durée. Les camarades qui viennent nous voir ont souvent un problème financier. La première action que nous menons est de traiter l’urgence du besoin financier, pour donner la liberté d’esprit qui permette aux camarades de réfléchir à trouver la solution durable à leur problème, ce qui s’inscrit sur le temps long. Quand on commence à aider, on va jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on trouve une solution, et parfois elle tarde à venir. Pendant longtemps, nous avons aidé des veuves d’X car les pensions de réversion n’étaient pas suffisantes.

Aujourd’hui, ce sont plutôt de jeunes veuves avec des enfants en bas âge ou encore scolarisés que nous aidons. Elles sont malheureusement plus nombreuses qu’on ne l’imagine. Pour elles, quand elles n’ont plus besoin d’aide, nous essayons de garder un contact par l’envoi d’un cadeau de Noël pour rappeler que l’AX est toujours présente si besoin.

Même si chaque cas est particulier, on peut les regrouper comme suit : les camarades – ou leur famille en cas de décès prématuré, de suicide… – atteints de maladies invalidantes, de maladies psychiques, frappés par un accident ; les camarades qui perdent leur emploi et qui n’en retrouvent pas, parce qu’ils ont des problèmes psychologiques, parce que le marché du travail est plus difficile d’accès après 50 ans ; de jeunes camarades internationaux. Pour ces derniers, c’est un problème qui est nouveau et qui s’est beaucoup développé.

De jeunes élèves ou de jeunes anciens élèves internationaux n’ont pas les ressources suffisantes pour financer à la fois le coût des études,  qui a eu tendance à augmenter, et le coût de la vie qui n’a pas baissé. Ces élèves internationaux viennent d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Asie, un peu d’Europe de l’Est, de Chine. Nous aidons aussi pour les cautions logement, ce qui représente surtout du travail administratif.

DR : Ce que nous constatons, c’est que la grande majorité des malades que nous aidons aujourd’hui sont des camarades atteints de maladies psychiques. Certains ont fait un gros burn-out et il n’est plus envisageable pour eux de retravailler avec un supérieur ; d’autres ont très mal vécu une faillite ou un licenciement brutal.

Ces accidents de parcours peuvent révéler chez certains des fragilités psychiques dont ils ont du mal à se remettre. Or la psychiatrie est actuellement en difficulté, le nombre de psychiatres est notoirement insuffisant et beaucoup de personnes, dont des polytechniciens, ne sont pas suivies comme elles le devraient. Le service social de la Caisse de solidarité de l’AX est le dernier recours quand il n’y a plus de solution. Ce que nous savons faire, c’est essayer de trouver toutes les aides qui existent et aider financièrement en attendant la réponse à des demandes d’aide. L’allocation adulte handicapé (AAH) par exemple peut prendre presque un an à être mise en place.

YS : Ce qui est en revanche plus difficile à mettre en place, c’est la prévention. Par exemple, comment faire pour que les jeunes qui ont des fragilités consultent ? Souvent, la première action à entreprendre avant de chercher un travail, c’est se faire soigner. Mais ça n’est pas facile, car accepter de se dire que l’on a « besoin d’un psy » remet en cause l’image que l’on a de soi-même. Il y a eu des événements qui ont été un choc et qui ont occasionné des prises de conscience, comme les suicides de deux élèves la même semaine en 2015.

Un certain nombre d’élèves, essentiellement des filles, ont écrit des articles dans l’IK pour témoigner qu’elles allaient consulter les psychologues de l’École et que ça leur faisait du bien. La demande d’accompagnement psychologique a fortement augmenté ; l’École, qui emploie déjà quatre psychologues à temps plein – ce qui est assez unique en France pour une grande école –, a dû faire appel à un renfort à cette occasion. 

L’autre problème de prévention concerne les camarades de plus de 50 ans qui perdent leur emploi. Dans le monde actuel, il est moins automatique d’arriver jusqu’à la retraite sans difficulté. Il faut donc anticiper sa fin de carrière et entretenir son employabilité. Pour aider les alumni à réfléchir à leur situation, AX Carrières met à leur disposition une plateforme de discernement appelé Jobmaker, accessible sur simple demande. Il existe aussi un programme de mentorat pour accompagner les carrières, le but étant de prendre conscience de sa situation, de ses points forts et de ses difficultés potentielles. En matière de prévention, l’AX propose un contrat groupe d’assurance décès (CNP) à un tarif compétitif. Les camarades qui n’ont pas de protection en ce domaine par leur entreprise pourraient y souscrire pour protéger leur famille.

Avez-vous un réseau de psychologues auquel vous pouvez faire appel ?

YS : Dans cette volonté de prévention et à la demande du service psychologique de l’École, la Caisse de solidarité a décidé de financer le suivi psychologique des élèves en 4A qui ne sont plus à l’École. Nous pouvons proposer des psychologues quand les élèves n’en connaissent pas, nous avons un réseau mais essentiellement en région parisienne. Dès que c’est en province ou à l’étranger, c’est plus difficile.

DR : À l’étranger, nous avons le cas d’un camarade malade psychique sans emploi à Londres, quasi-SDF, que nous avons retrouvé et que nous aidons à retrouver un travail adapté à sa maladie. Les difficultés sont plus importantes, les réseaux plus compliqués à activer à l’international. Les ambassadeurs AX présents à l’international n’ont pas toujours eu l’occasion de connaître le réseau d’aide sociale des pays dans lesquels ils vivent.

Quelles sont les demandes d’aide les plus fréquentes ?

YS : En nombre, ce sont les demandes d’aide pour les élèves internationaux. Puis les demandes pour des problèmes psychiques. Et enfin les camarades qui perdent leur travail et les veuves et leurs familles.

DR : Dans le cas des veuves avec des enfants à charge, l’AX les accompagne jusqu’à l’autonomie des enfants. Ce peut être des situations lourdes au départ, mais qui évoluent toujours vers du mieux. Pour l’AX, la priorité est que les enfants aient une vie aussi normale que possible malgré la perte de leur parent (études, vacances, loisirs…). C’est quelque chose qui m’a touchée quand je suis arrivée à l’AX. De notre côté, ce sont les dossiers où l’on voit les résultats les plus encourageants.

Chiffres clés en 2025
316 camarades soutenus dont 25 nouveaux dossiers
4 psychologues disponibles pour les élèves de 4A
17 camarades bénévoles
3 salariés

Quels sont les cas les plus délicats à accompagner ?

YS : Ce sont les camarades qui ont des problèmes d’ordre psychologique et ceux qui perdent leur emploi après 50 ans, dont j’ai déjà parlé. Les camarades avec des problèmes psychologiques que nous recevons sont ceux qui n’ont plus de ressources familiales, quand la famille n’arrive plus à les aider. Nous ne sommes pas meilleurs que la famille mais, comme ce ne sont pas nos enfants, nous sommes moins impliqués affectivement, nous avons plus de recul, ce qui nous permet parfois – pas toujours – d’être plus efficaces.

DR : Il s’agit généralement de personnes souffrant de trouble borderline, qui ne sont pas ou très peu prises en charge par la psychiatrie. Quand la famille ne peut plus ou ne sait plus les aider, il ne leur reste plus que l’AX.

Les Français qui vous sollicitent sont-ils majoritairement en région parisienne ou en province ?

YS : Indéniablement, beaucoup sont parisiens, comme les X en général. En province, nous nous appuyons sur des camarades qui sont des bénévoles de la Caisse de solidarité, avec des résultats concrets dans le suivi des personnes. Nous complétons ce réseau quand nous avons connaissance de camarades en difficulté.

DR : Nous avons une dizaine de bénévoles qui accompagnent les camarades en difficulté, les rencontrent, maintiennent le lien en les appelant régulièrement et parfois les aident à faire certaines démarches administratives :  RSA, APL, etc.

Est-il difficile de demander de l’aide quand on est diplômé de l’École polytechnique ?

YS : Ce que je constate, c’est que certains tardent à s’adresser à l’AX pour solliciter de l’aide. S’ils étaient venus plus tôt, ça aurait été plus facile de les aider. Les gens viennent quand ils sont sans emploi et au bout de leurs ressources, alors même qu’il faudrait s’adresser à AX Carrières avec qui nous travaillons en permanence, sans attendre d’avoir des problèmes financiers. Et après 50 ans, en France, c’est plus compliqué de trouver du travail, même pour des polytechniciens. Et parfois les polytechniciens ne savent pas qu’ils peuvent demander de l’aide à l’AX. Il faudrait donc passer le message dans les promotions que l’AX a une Caisse de solidarité qui peut les aider.

DR : Je crois que c’est compliqué pour tout le monde de demander de l’aide. Certaines personnes me disent qu’elles ont honte parce qu’elles n’auraient jamais imaginé devoir demander de l’aide un jour. Les hommes ont généralement plus de mal à demander de l’aide que les femmes, ce qui explique certains burn-out particulièrement forts et aussi des problèmes d’addiction. Heureusement, cela tend à changer. Mais il est sûr qu’un diplôme de grande école ne protège pas de tout.

Quelles sont les ressources de la Caisse de solidarité ?

YS : Comme l’AX est la fusion des deux associations (SAS et SAX), la Caisse de solidarité peut bénéficier de la moitié des ressources non affectées, essentiellement des cotisations, et aussi des bénéfices du Bal de l’X et d’une part du bénéfice de l’assurance décès (CNP).

Peut-on dire que la Caisse de solidarité de l’AX est une des incarnations de la camaraderie polytechnicienne ?

YS : Je pense que cette camaraderie fonctionne plutôt bien. On arrive assez facilement à mettre des X en relation pour de l’entraide. Entre X, on se tutoie, ça met les relations sur le même plan, on ne juge pas les accidents de parcours, on cherche des solutions.

DR : De mon regard extérieur, je trouve qu’il y a beaucoup de respect et d’empathie des polytechniciens à l’égard de leurs camarades dans l’épreuve. Le mot camarade est un beau mot, chargé de sens selon moi. 


Caisse de solidarité

Présidente :
Blandine Antoine (X01).

Membres de droit :
Ariane Chazel (X90), secrétaire générale de l’AX.
Sébastien Dessillons (X01), trésorier de l’AX.

Membres :
Bernard Dubois (X64), Michel Huet (X67), Laurent Vitse (X88), Christophe Brackman (X72), Thierry Pardessus (X77), Guillaume Prate (X78), Nagi Sioufi (X79), Pierre Gambardella (X81), Laurent Billes-Garabedian (X83), Pierre Picard (X86), Grégoire Adam (X87), Laurent Oules (X88), Philippe Salvan (X88), Christian Jacquemont (X91), Claire Vermonet (X94), Florent Litzow (X98), Larbi Touahir (D10).

Délégation générale :
Yves Stierlé (X65), délégué général adjoint,
Dominique Rousselet, assistante sociale,
Isabelle Tanchou (X80), responsable d’AX Carrières,
Aurélie Dexmier, correspondante solidarité,
Camille Laborie, déléguée générale.

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