Burn-out : apprendre à tomber pour mieux se relever


Fanny Mikol, polytechnicienne, témoigne avec pudeur de son expérience du burn-out et de la dépression. Elle évoque la pression de l’excellence, le perfectionnisme et la difficulté à reconnaître les signaux faibles dans des environnements exigeants. Son parcours de reconstruction propose un regard utile sur le travail, la réussite et la santé mentale.
Peux-tu retracer ton parcours et les circonstances qui ont conduit à ton burn-out ?
J’ai commencé ma carrière en 2004 dans la statistique publique, en intégrant le corps de l’Insee. Je cherchais un métier où la rigueur scientifique fût au service de l’intérêt général. Pendant près de quinze ans, j’ai évolué entre l’Insee et des services statistiques ministériels, surtout sur des sujets sociaux. J’ai eu la chance de travailler dans un univers ultra-stimulant, entourée de collègues brillants, animés comme moi d’une vraie mission de service public, et de progresser jusqu’à occuper des fonctions d’encadrement de haut niveau.
Derrière cette réussite, il y avait une fragilité plus intime. J’ai toujours été assez perfectionniste, anxieuse, soucieuse du regard des autres, et ce malgré les éloges que je pouvais recevoir dans le monde professionnel. Je voulais « bien faire », ne jamais décevoir ; l’échec et le conflit étaient des situations que je redoutais. Tant que je restais experte ou encadrante de proximité, cette exigence restait tenable. Mais cette manière de fonctionner se heurte à la montée en responsabilité : plus on avance, plus le nombre de choses que l’on s’impose dans ce cas de comprendre, de maîtriser, d’incarner, est important ; ce n’est pas forcément tenable, même avec de très solides compétences. À l’X, l’« excellence » est une valeur cardinale : c’est un cadre qui m’a beaucoup apporté mais, chez des profils comme le mien, cela peut aussi nourrir un doute persistant sur sa légitimité et un besoin d’être irréprochable.
Par ailleurs, lorsque j’ai pris le poste en question, je sortais d’années intenses, notre service ayant été très sollicité pendant la crise sanitaire. La fatigue s’était installée sans que je l’admette moi-même. En quelques semaines, insomnies, perte d’appétit, anxiété et repli sur soi sont apparus. J’ai pensé qu’il s’agissait, comme souvent au démarrage d’un poste à responsabilités, d’une période d’adaptation qui finirait par s’apaiser. J’ai tenu autant que possible, en minimisant les symptômes, jusqu’à ce que mon corps finisse par dire stop. Quand un médecin a évoqué un burn-out et une dépression, j’ai résisté, persuadée qu’une courte période de repos suffirait. J’ai repris trop vite, sans changer ma manière de travailler ; la rechute a été plus lente, mais plus insidieuse et profonde.
Comment s’est déroulé ton rétablissement ?
Le chemin a duré près de deux ans, avec des détours qui m’ont appris la patience. J’ai été accompagnée assez tôt, mais il m’a fallu du temps pour trouver les soutiens et les approches qui me convenaient vraiment. Ces tâtonnements font cependant partie intégrante du processus de guérison. Le plus difficile a été d’admettre l’ampleur de ce qui m’arrivait, ce déni m’a fait perdre du temps. Et la culpabilité était permanente : je me reprochais d’avoir « lâché », je craignais d’inquiéter mes proches, je redoutais de décevoir mes collègues.
Ce qui m’a aidée : j’ai fini par cesser d’attendre un déclic magique et accepté que cela prenne du temps. Reprendre un peu d’activité physique m’a aidée à me reconnecter à mon corps, même les jours où l’envie manquait. Les signes de mieux-être sont venus doucement : le retour de l’appétit, la curiosité intellectuelle, puis, peu à peu, l’envie de sortir, de revoir du monde et d’exercer à nouveau mon métier. C’est ainsi que j’ai su que je remontais la pente.
La reprise professionnelle a été décisive, même si elle n’a pas été simple d’emblée. Si j’ai pu retrouver pied et reconstruire une dynamique de travail plus sereine, c’est en revenant sur un poste en deçà de mes responsabilités habituelles, pensé pour faciliter la transition et encadré avec bienveillance. J’ai débuté à temps partiel, avec un périmètre clair, avant d’élargir progressivement. J’ai abordé cette période comme une vraie rééducation sportive après une blessure sérieuse : consolider les acquis, ne pas vouloir aller trop vite, reconnaître des paliers, ne pas confondre un jour de fatigue avec un échec. À force de petites réussites, le plaisir de travailler est revenu.
Comment ton entourage a-t-il réagi ?
J’ai été bien entourée. Mon conjoint a été un pilier constant. Ma famille et mes amis étaient présents, même s’ils se sentaient parfois impuissants. Beaucoup voulaient me rassurer ; je comprends cette intention, même si elle peut accentuer la culpabilité quand l’amélioration tarde. Mes enfants, encore jeunes, percevaient beaucoup de choses sans les formuler. Un proche m’a particulièrement aidée : il s’est documenté, m’a écoutée et m’a envoyé des lectures et des podcasts qui mettaient des mots justes sur ce que je vivais et qui m’ont aidée à ne plus me sentir seule.
Quand je suis revenue travailler, je ressentais une certaine gêne face à ce qui m’était arrivé et la peur d’être jugée, d’être considérée comme un échec ou de ne plus inspirer confiance. Mais en fait beaucoup m’ont accueillie avec simplicité, sans jugement. Certains m’ont même dit, plus tard, que cela les avait aidés : voir que cela peut arriver à tout le monde, à tous les niveaux de responsabilité, et qu’on peut s’en relever, sans que cela efface ce qu’on est ni ce qu’on apporte.
Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ton travail ?
Je travaille avec davantage de sérénité et un rapport bien plus apaisé à l’ambition. Elle existe toujours, mais elle n’est plus une injonction. J’ai réalisé qu’il ne valait pas la peine de tout mettre en péril pour se conformer à l’idéal de dirigeante que j’avais en tête. Paradoxalement, en reléguant cette ambition au second plan et en desserrant la pression que je m’imposais en permanence, j’ai retrouvé du plaisir à travailler.
J’accepte désormais de ressentir l’inconfort, au lieu de vouloir à tout prix l’éviter ou me blâmer de le ressentir. Je « rumine » aussi beaucoup moins mes erreurs. Lorsque quelque chose me perturbe, j’essaie de mettre des mots dessus et cela permet souvent de relativiser le « mal » qu’on croit avoir fait. Et j’accepte l’émotion négative que cela suscite, sans la laisser prendre toute la place. Elle existe, puis elle s’atténue. C’est un changement profond : aujourd’hui, au lieu de me bloquer, ces émotions m’accompagnent sans m’empêcher d’avancer.
“Ne pas transformer la réussite en obligation.”
Et dorénavant je donne bien plus souvent mon avis, même si je doute ; si cela fonctionne, tant mieux ; sinon, j’aurai appris. Je constate que cette attitude libère souvent la parole d’autres collègues, notamment de jeunes femmes qui peuvent se reconnaître dans le syndrome de l’imposteur. Aujourd’hui, j’occupe un poste d’encadrement supérieur dans lequel je m’épanouis. Je me projette sereinement vers d’autres responsabilités, sans en faire un objectif absolu. Les trajectoires ne sont pas linéaires : elles connaissent des virages, des pauses, des reprises. L’essentiel est d’avancer de manière cohérente avec soi-même et de ne pas transformer la réussite en obligation.
Quels enseignements souhaites-tu partager ?
Pour soi, j’ai appris l’importance de prêter attention aux signaux faibles – comme un manque de sommeil persistant, la tendance à se replier sur soi ou à se sentir plus abattu ou inquiet que d’habitude – et d’oser en parler tôt. Ensuite, de façon générale, apprendre à accepter les échecs, petits ou grands, professionnels ou personnels. Ils font partie du quotidien, mais on les vit souvent comme des drames personnels. Pendant longtemps, le moindre faux pas me faisait douter de moi ; désormais, je les prends pour ce qu’ils sont : des accrocs normaux dans une trajectoire. On les regarde, on les comprend, et on continue d’avancer.
Il faut aussi éviter de considérer sa trajectoire comme acquise. On construit souvent sa carrière comme une ligne continue et on tombe de haut quand un obstacle survient. Mieux vaut faire de son mieux dans le présent, sans imaginer que le cap fixé est définitif. Les choses changent, parfois malgré soi. Viser haut reste stimulant, mais il faut aussi savoir lever le pied quand c’est nécessaire : cela n’empêche pas d’avancer, au contraire. S’autoriser un temps de récupération, le temps qu’il faut, sans y voir une dégradation de statut ou d’image, me paraît essentiel. On ne se reproche pas une convalescence physique ; il devrait en aller de même pour la santé psychique.
J’ai aussi compris qu’il fallait arrêter de fantasmer des profils inatteignables de « super-chef ». On n’est pas obligé d’exceller sur tous les plans. Reconnaître ses forces et ses limites, savoir demander du soutien, n’a rien d’une faiblesse. Il est vrai que, dans nos métiers, on croise sans cesse des personnes brillantes ; c’est une chance ! Mais il faut bien admettre aussi que cela peut parfois faire naître un sentiment d’infériorité…
Depuis ma reconstruction, je le vis différemment : ces rencontres m’inspirent sans me diminuer et nourrissent davantage mon envie de progresser que celle de me comparer. En particulier, j’ai appris à ne plus me forcer. Pendant longtemps, j’ai cherché à correspondre à une image – la manageuse charismatique, toujours à l’aise en grand groupe – alors que je me reconnais davantage dans les échanges en petit comité. Il ne s’agit pas de fuir ce qui est difficile, mais de cesser de se contraindre à un rôle qui ne vous ressemble pas. On peut être efficace autrement.
Du côté des manageurs, je crois qu’il faut prendre au sérieux les situations de mal-être. Alléger la charge de travail, proposer un aménagement temporaire ou un temps partiel thérapeutique, c’est souvent nécessaire pour ne pas laisser la situation se dégrader. Il est aussi important que le manageur puisse trouver une façon d’aborder le sujet avec la personne concernée lorsqu’il perçoit qu’elle ne va pas bien. Beaucoup hésitent, et c’est compréhensible : la frontière avec le secret médical peut sembler ténue, et on ne veut pas être intrusif.
Pourtant, le simple fait d’ouvrir un espace d’échange peut permettre de désamorcer la spirale de détresse avant qu’elle ne s’installe et d’envisager, si besoin, quelques aménagements. Et je le dis aussi en tant que manageuse : nous ne sommes pas toujours à l’aise face à ces sujets et c’est précisément pour cela qu’il faudrait développer des démarches de sensibilisation, pour que chacun, à son niveau, sache comment mieux réagir, sans tabou ni maladresse.





