Brelotte Ba

Brelotte Ba (X96), le choix de l’Afrique  

Dossier : Trajectoires | Magazine N°817 Septembre 2026
Par Jérôme BASTIANELLI (X90)

Parmi les livres que Brelotte Ba aimait lire enfant, le mercredi après-midi, au centre culturel français de Dakar, il y avait Les Six Compagnons. Ceux qui ont lu ces petits romans de Paul-Jacques Bonzon se souviennent sans doute qu’ils commencent par un dépaysement : le jeune Tidou quitte son village de la Drôme pour arriver à Lyon, où il trouve peu à peu une bande, une ville, une aventure. Sans forcer le parallèle – Dakar n’étant évidemment pas un bourg –, on peut y voir comme une préfiguration discrète : quelques années plus tard, Brelotte Ba quitterait à son tour sa famille, son climat, ses repères, pour débarquer à Paris, en classe préparatoire, avant de trouver lui aussi ses compagnons.

Il a dix-huit ans. Né à Dakar de parents saint-louisiens (son père est inspecteur des impôts, sa mère assistante de direction), il est le troisième enfant d’une fratrie qui en compte six. Sa scolarité s’est déroulée dans des établissements où l’exigence ne se discutait guère : le cours Sainte-Marie de Hann, puis le collège de la Cathédrale et l’Institution Notre-Dame. Rien pourtant ne prépare vraiment à un mois de septembre parisien quand on vient du Sénégal : « il pleut, il fait gris, c’est quelque chose qu’on n’a jamais connu de sa vie ». Heureusement, les classes préparatoires ont cette vertu : on travaille tellement que l’on n’a pas vraiment le temps de se demander ce que l’on fait là.

Une attirance pour la mécanique des fluides

Son arrivée à Paris tient presque du hasard. Un ami, dont le frère connaissait quelqu’un passé par Centrale, lui fait découvrir l’existence des grandes écoles françaises. Au lycée Jacques-Decour, où se retrouve une petite communauté d’étudiants sénégalais, boursiers de la coopération française, il trouve rapidement un point d’ancrage. Admis à l’École polytechnique en 1997, et rattaché à la promotion 1996 puisque dispensé de service militaire, Brelotte Ba retrouve très vite un équilibre familier : le judo, un sport qu’il avait déjà pratiqué à Dakar.

Le reste de la vie étudiante, il l’aborde plus librement, attiré par les conversations sans programme, au bar d’étage, souvent avec ceux qui, comme lui, ne rentrent pas chez eux le week-end. Des cours, il ne retient pas tant une liste qu’une impression. Il y a, bien sûr, avec Jean-Louis Basdevant, la physique quantique et ses équations abstraites, mais Brelotte se prend surtout de passion pour la mécanique des fluides, qui l’attire immédiatement. Peut-être parce qu’elle prolonge, d’une certaine manière, un rêve d’enfance : celui de devenir pilote de ligne. La crise du transport aérien, dans les années 1990, dissipa ces projets, mais le goût était resté, déplacé vers des objets plus théoriques : les écoulements, les ailes, la portance.

Le retour sur le continent africain

Un stage à l’université du Minnesota, consacré à des problèmes d’optimisation en forage, lui apporte surtout une certitude : la recherche ne sera pas sa voie. Il se sait attiré par des domaines plus opérationnels, plus directement liés à l’action. Il entre alors à l’École des ponts, séduit par le génie industriel et la logistique. Après des stages chez Saint-Gobain puis Accenture, une question s’impose : rester en France ou rentrer au Sénégal ?

“Rester en France ou rentrer au Sénégal ? ”

Il comprend que le moment décisif est là, immédiatement après la formation, avant les attaches. Il choisit de rentrer en juillet 2001 et se marie peu après avec une compatriote, commerciale dans la grande distribution. Il est alors recruté chez Sonatel, filiale d’Orange, où il travaille d’abord sur des projets de système d’information, avant de passer au contrôle de gestion pour acquérir une vision globale de l’entreprise. Très vite, il s’inscrit dans le développement international du groupe. Guinée, Guinée-Bissau, Niger, Mali, puis Sénégal : il dirigera successivement cinq opérations dans ces cinq pays.

La diversité et l’unité du continent

Chaque étape a sa tonalité propre. En Guinée-Bissau, il dirige une structure légère, où il faut tout faire. Il évoque les routes interminables, les déplacements vers l’intérieur du pays, l’exubérance du fameux carnaval de Bissau. Au Niger, il se souvient de l’impressionnante Cure salée, grand rassemblement nomade, et des distances immenses parcourues pour superviser le réseau. En Guinée, alors qu’il doit participer au lancement d’une nouvelle filiale, un empressement des distributeurs, le soir de l’inauguration, l’oblige à rester à son bureau pour répartir les cartes SIM, tandis que la cérémonie se déroule sans lui.

Dix ans plus tard, revenu comme directeur général, il célèbre l’anniversaire de l’entreprise et savoure enfin la fête qu’il avait jadis manquée. Ces voyages ne sont pas anecdotiques : ils donnent la mesure du continent, de ses dimensions, de sa diversité. De ces années, il ne retient pas d’abord les performances économiques, mais les rencontres. « J’ai maintenant des amis partout », dit-il. Et plus il a circulé, plus il s’est senti africain, percevant partout cette unité profonde qui dépasse les spécificités de chaque pays.

Les contraintes locales

Déployer des réseaux dans des contextes parfois difficiles : tel est toujours son quotidien. L’absence d’électricité, fréquente sur de nombreux sites, impose des solutions autonomes, souvent solaires. Les distances, les contraintes d’accès, l’urbanisation rapide compliquent l’équation. Sur l’île de Gorée, pour des raisons de préservation du paysage, une antenne prend même la forme d’un faux palmier, discret compromis entre technologie et patrimoine. Un autre enjeu majeur réside dans l’équipement des populations. Si les réseaux couvrent largement les territoires, l’accès aux terminaux reste un frein pour de nombreux usagers : en Afrique, l’usage repose très largement sur un modèle prépayé, qui n’inclut pas, contrairement aux abonnements répandus en Europe, la fourniture d’un téléphone. Et peu nombreux sont ceux qui peuvent débourser plusieurs centaines d’euros pour un iPhone. Le numérique, dans ces conditions, ne se résume pas à une question d’infrastructure : il engage des questions d’inclusion.

Le prêche par l’exemple

Aujourd’hui, directeur général d’Orange Sénégal, Brelotte Ba voit dans les télé­communications un levier essentiel de développement. Mais, s’éloignant un temps de ses antennes, il s’implique aussi dans une autre forme de transmission, plus incarnée, en retournant à Palaiseau pour partager son expérience avec les jeunes polytechniciens.

Son message s’adresse à deux publics à la fois : aux élèves d’origine africaine, qu’il encourage à envisager un retour sur le continent, et aux autres, qu’il invite à venir y découvrir des terrains professionnels d’une richesse et d’une intensité rares. Et ça marche : les demandes de stages affluent. Pourtant, ses trois enfants étudient aujourd’hui au Canada. Sa fille est en école d’ingénieur, ses deux garçons ont choisi l’économie et le commerce. Brelotte Ba leur dit ce qu’il a lui-même compris assez tôt : qu’il y a un moment pour partir – et peut-être un autre, plus décisif encore, pour revenir. Car il sait que les grandes aventures commencent parfois au moment où l’on choisit de rentrer. 

Poster un commentaire