Magazine N°656 Juin/Juillet 2010 - Expressions
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Par Pauline SERRAZ
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Le prix littéraire d'X-Auteurs décerné à Jean Sousselier (58)

Le premier concours littéraire organisé par le groupe X-Auteurs a recueilli vingt-quatre participations, sur le thème de " la première fois ". Le vote du jury a entériné un choix largement exprimé sur Internet par les membres du groupe. Le gagnant est Jean Sousselier (58), pour une " première fois " qui garde tout son mystère comme on pourra en juger ci-dessous. Les textes des trois autres lauréats du concours, Marie Corbin, Guillaume Le Borgne (07) et Philippe Vincent (61) sont publiés dans la version en ligne e-JR, dans la même rubrique littérature de EXPRESSIONS, sous les titres "Magasin de porcelaine", "histoire d'eau" et "Mon premier saut en parachute"

UNE ÉTRANGE EXPÉRIENCE

C'est arrivé un jour, brusquement, alors que je ne m'y attendais vraiment pas.

C'était un beau dimanche d'avril, et j'étais parti me promener, comme j'aimais le faire en ce temps-là. Je partais seul ordinairement, car Suzanne n'aimait pas ces errances sans but défini, et surtout dépourvues de l'attrait des vitrines éclairées et des magasins ouverts. En général, je longeais les quais de la Seine, puis je remontais par de petites rues jusqu'au Luxembourg, bref je flânais dans ces quartiers riches de libraires, d'antiquaires, de bouquinistes.

C'est au cours de cette promenade que cela m'est arrivé. Pourquoi moi ? Rien ne me prédisposait à cela. J'avais eu une enfance et une adolescence tranquilles et studieuses, dans une famille de professeurs où on ne plaisantait ni avec l'étude, ni avec la conduite, et où toute espèce de divagation était fermement désavouée, qu'elle fût mentale ou comportementale. Et ce n'est pas ma profession qui changea quelque chose à cet état de fait : j'avais été embauché après mes études par une grande banque, où je poursuivais depuis cinq ans une carrière honorable, mais où il n'y avait pas de place pour le rêve ou l'imagination.

Extérieurement, je n'ai rien d'exceptionnel, mon physique est quelconque, mon aspect ordinaire. Ma vie privée était on ne peut plus banale : je vivais depuis trois ans avec Suzanne, que j'avais connue durant nos années de collège. Nous n'étions pas pressés de nous marier; elle avait fait des études de médecine et travaillait maintenant dans un hôpital, et son métier la satisfaisait pleinement. 

Le choc

Vous comprenez maintenant mon ébahissement quand c'est arrivé : je suis resté sans voix, complètement idiot ; je ne pouvais plus réfléchir, ce n'était plus moi. D'habitude, je maîtrise complètement mes émotions, mais là, j'avais l'impression que c'était un autre qui agissait à ma place; oui, c'est cela, c'était un autre qui vivait ce que je vivais.

Je n'ai repris mes esprits que le soir, en rentrant chez moi. Je devais avoir l'air un peu bizarre, car Suzanne m'interrogea tout de suite :
- Oh là là ! Tu en fais une tête ! Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Euh, non, rien !

J'avais décidé de ne rien lui dire. C'était assez contraire à nos habitudes, car nous nous parlions généralement très librement, avec beaucoup de confiance de part et d'autre, enfin c'est ce dont j'étais intimement convaincu. Mais là, j'étais gêné, sans savoir vraiment pourquoi ; je préférais garder ça pour moi, même si après tout, cela me coûtait beaucoup. En fait, je tenais à notre relation, qui s'était nouée dans un certain contexte, et qui pouvait être ébranlée par un tel événement.

Jean Sousselier (58) a commencé sa carrière à IBM, principalement à l'Institut de calcul scientifique.

En 1970, il quitte IBM et fonde Statiro, SSII spécialisée en statistiques (logiciels et service), qu'il vend à GFI en 1980.

Il y occupe différentes fonctions de direction, puis rachète Statiro en 1985, la développe fortement et la revend en 1998 au groupe Ipsos.

Il refonde alors une nouvelle société toujours spécialisée en informatique et statistiques, JSC, qu'il dirige depuis.

Il est l'auteur de Vanité des vanités... tout est vanité paru aux Éditions Édilivre (voir La Jaune et la Rouge d'avril 2010).

Parler ou se taire ?

Elle insista :
- Mais si, je vois bien que tu n'es pas normal. Il s'est passé quelque chose ?
- Mais non, tu te trompes.

Il faisait un peu chaud, c'est tout. J'ai transpiré, je vais aller prendre une douche. Elle me regardait d'un air louche, elle n'était pas dupe de mes dénégations. La douche me fit du bien, j'en avais vraiment besoin après ce qui s'était passé. La soirée se passa tranquillement. Suzanne lisait, renfrognée en boule dans un fauteuil. Moi, je revivais dans ma tête les événements de l'après-midi, me demandant parfois si je n'avais pas rêvé.

Si je ne te connaissais pas, je ne te croirais pas, je te prendrais pour un mythomane

Le lendemain, en arrivant au bureau, je fis comme si de rien n'était. Malgré l'envie que j'avais de briller, il m'avait semblé absolument impossible de raconter cette histoire à mes collègues : ils ne l'auraient sans doute pas crue, et se seraient moqués de moi. Ou alors ils l'auraient crue, mais cela aurait été pire, la jalousie est un poison d'autant plus dangereux qu'il est souvent dissimulé. J'avais simplement décidé d'en parler à Pierre, qui était mon ami d'enfance, et avec qui je n'avais pas de secret. Je l'emmenai donc déjeuner, en lui expliquant que j'avais quelque chose à lui raconter. Je choisis une table à l'écart, et après avoir commandé, je lui racontai toute l'histoire. Il me regardait avec des yeux ronds.

- Non, ce n'est pas possible ! Si je ne te connaissais pas, je ne te croirais pas, je te prendrais pour un mythomane.
- Tu me connais depuis assez longtemps pour savoir que je suis incapable d'inventer une histoire pareille !
- C'est sûr. C'est pour cela que je tombe des nues. En as-tu parlé à quelqu'un d'autre ?
- Tu es fou !
- Même pas à Suzanne ?
- Bien sûr que non.
- Que vas-tu faire maintenant ?
- Je ne sais pas ; pour le moment, je vais faire comme si de rien n'était. Je compte sur toi pour n'en parler à personne, n'est-ce pas ?
- Je te le promets, bien entendu. 

Serait-ce reproductible ?

Nous nous séparâmes après déjeuner, et je le vis s'éloigner pensif, lourd du secret qu'il partageait maintenant avec moi. La semaine se passa sans incident, mais j'avais l'impression d'être sur un bateau soumis à un roulis lent et continuel.

Le dimanche arriva. Après déjeuner, j'annonçai à Suzanne que je sortais faire une promenade. Elle hésita, fut à deux doigts de me demander de l'emmener, et se ravisa au dernier moment.
- O.K., dit-elle, amuse-toi bien.

Je partis, et refis lentement le même parcours que le dimanche précédent. Il faisait tout aussi beau, c'était la même journée, les mêmes gens dans la rue. Enfin, pas tout à fait. En arrivant vers l'endroit où ça s'était passé, je m'arrêtai, regardai autour de moi. Il n'y avait rien d'anormal. Chaque chose était à sa place. Le marchand de journaux s'agitait dans son kiosque. Il avait été témoin de ce qui s'était passé, aussi je me tournai vers lui, cherchant un regard de complicité. Mais rien ! Il eut un instant d'hésitation, pensant que je voulais acheter un journal, puis il haussa les épaules, tapotant à nouveau ses piles de revues.

Une indifférence pareille, ce n'était pas possible, il avait vu, lui aussi !

Je m'assis à une terrasse de café ; je dus appeler le garçon qui bayait aux corneilles. Je l'avais reconnu, il était là lui aussi, dimanche dernier. Je le fixai droit dans les yeux. Il me jeta à peine un coup d'œil, donna un coup de torchon sur la table.
- Et pour Monsieur, qu'est-ce que ce sera?
- Un café, s'il vous plaît.

J'étais décontenancé : une indifférence pareille, ce n'était pas possible, il avait vu, lui aussi ! Je restai quelque temps au café, puis je flânai encore aux alentours, mais rien ne se produisit. C'était donc arrivé pour la première fois, mais aussi pour la dernière fois ! Je rentrai chez moi, un peu mélancolique. Cette fois-ci, Suzanne ne me fit aucune réflexion : elle m'avait dévisagé avec soin, et avait conclu en son for intérieur que tout était redevenu normal.

Je m'étais beaucoup interrogé, toute la semaine, pour savoir si j'allais complètement changer de vie après ce qui s'était passé. J'avais été à deux doigts de le faire : démissionner de la banque, tout envoyer balader étaient des décisions qui surgissaient par bouffées dans mon esprit, auréolé d'une supériorité nouvelle. J'avais vécu quelque chose que les autres, ces pantins avec leur petite vie étriquée, ne connaîtraient jamais, et donc une destinée nouvelle m'était peut-être promise. 

Vivre avec...

Mais maintenant, à quoi bon ? Cela ne s'était pas renouvelé, et contrairement à ce que j'avais imaginé, je n'avais pas changé, j'étais toujours le même. Le reste du monde pouvait changer, m'avoir proposé des aspects nouveaux et insoupçonnés, mais cela ne me donnait pas le droit de mériter une autre vie que celle qui avait toujours été la mienne, celle de la quasi-totalité des gens. La seule chose qui m'en distinguait, c'était ce souvenir, ce petit secret au fond de moi, qu'il me plaît parfois de caresser, le soir, quand je suis seul, et que tout le monde dort.

Accéder au second prix: Magasin de porcelaine

Commentaires

Vraiment pas mal. Bonne technique du roman, suspens bien entretenu,pas de happy end. Premier prix certainement mérité.

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