Magazine N°717 Septembre 2016 - Trajectoires
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Claude GENZLING (56)

Architecte, cycliste, inventeur, peintre et poète

Articles du Dossier

Par Pierre LASZLO
Par Frédéric TRONEL (96)
Par Hervé KABLA (84)
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Par Claude GENZLING (56)

Je suis un géomètre funambule

L’art géométrique qui est entré par effraction au cœur de mes recherches, en 1994, ne résulte pas du tout d’une tentative esthétique. Les premiers dessins, dont les suivants constituent un développement inlassable – d’aucuns diront obsessionnel – furent le fruit d’expériences phénoménologiques pour le moins insolites, dont je ne pouvais imaginer qu’elles auraient une telle descendance. Ce furent des amis qui attirèrent mon attention sur la « beauté » de certains d’entre eux, et m’encouragèrent à les exposer. Ainsi naquit ce qu’il me faut bien appeler un nouvel art géométrique, car personne d’autre, à ma connaissance, n’utilisait une telle procédure pour créer des images.

Si l’on en croit Platon, la création du Cosmos se fonde sur des modèles géométriques, non pas pour des raisons d’ordre esthétique, mais parce que le modèle de la réalité est mathématique. Le véritable art divin n’est pas poétique, mais géométrique.
Collection « Apprendre à philosopher », Le Monde, 2016.
  

Le Lac des cygnes, dessin sur photo de GENZLING (56)
Le Lac des cygnes, 120 x 90 cm (x 2), dessin sur photo, polystyrène haut relief, 1996.

Cet article a été originellement publié dans la revue Diasporiques, n° 33, avril 2016, qui nous a aimablement autorisés à le reproduire.

Tout a commencé le 27 juillet 1991. Ce jour-là, après un retour en voiture de plusieurs centaines de kilomètres, par une chaleur éprouvante, je me retrouve à la terrasse d’un café parisien, très tard dans la soirée.

Elle est noire de monde, et mon regard se pose, machinalement, sur un homme d’âge respectable, debout et de dos, un livre à la main. Une idée saugrenue me traverse alors l’esprit, si bizarre que je réalise aussitôt que jamais, en cinquante-cinq ans de vie, je n’en ai eu de semblable : « C’est dommage que je ne connaisse pas cet homme, il m’intéresserait – certainement – beaucoup. »

UNE RENCONTRE IMPROBABLE

Évidemment, je ne bouge pas. Mais, quelques instants plus tard, un vieux monsieur, avec qui je bavardais de temps à autre dans ce café, vient vers moi et, le désignant, me dit, tout d’un trait : « Excusez-moi, j’aimerais vous présenter cet homme, il vous intéressera beaucoup. »

Stupéfait, je lui demande : « Vous le connaissez bien ? » Et lui : « Non, mais j’en suis sûr. » Il va le chercher, s’efface discrètement, et la conversation s’engage : – Vous aimez la musique ? – Beaucoup, depuis toujours. Un silence. Et je nous entends prononcer en même temps, rigoureusement à l’unisson, et sur le même tempo : « Ah ! les Kindertotenlieder de Mahler ! »

La probabilité d’une telle coïncidence était quasi nulle. Stupéfaction absolue. Sans cet événement que je persiste, vingt-cinq ans après, à considérer comme tout à fait extraordinaire, mon aventure artistique n’aurait jamais pris son envol. Car c’est bien cet homme, Robert Changeux, qui m’en a fait découvrir la source.

Verlaine, dessin sur photo par GENZLING (56)
Verlaine, 47 x 32 cm (x 4), dessin sur photo, polystyrène haut relief, 2010.

UN HOMME AU REGARD PROPHÉTIQUE

Cristal, dessin, 1993 de GENZLING
Cristal, 23 x 14 cm dessin, 1993.

La petite fille, dessin sur photo, 2000., par GENZLING (56)
La petite fille, 42 x 30 cm, dessin sur photo, 2000.

La fréquentation de Robert Changeux, très vite devenu mon meilleur ami, a modifié mon regard sur le monde, par la perception très fine de toutes les simultanéités et coïncidences, y compris entre microévénements, qu’André Breton attribuait à une forme particulière de hasard, le fameux « hasard objectif », et qui devinrent, sous la plume de Carl Gustav Jung, les « synchronicités ».

Curieusement, Robert Changeux prenait en compte, dans ses observations, aussi bien les nombres – qui intervenaient dans la mesure du temps ou dans les plaques d’immatriculation des voitures – que les figures géométriques. Loin d’imposer à son interlocuteur un point de vue dogmatique, il ne se prenait pas du tout au sérieux. C’était plutôt comme un grand jeu.

Le plus surprenant est qu’il lui arrivait de « prophétiser » ce qui allait arriver. C’est par une soudaine inspiration qu’il me transmit l’angle de 37 degrés en tant que clé du déchiffrage géométrique des images. Un angle dont je découvris qu’il était, à 1/300e près, l’angle le plus aigu du fameux triangle 3.4.5, cher aux constructeurs des cathédrales. Composée de quatre 3.4.5 assemblés, une figure, qu’il avait nommée Vulcain1, intervient depuis comme un véritable leitmotiv dans la plupart des structures que je dégage des images sur lesquelles je jette mon dévolu.

LE CRISTAL

La figure présentée ci-dessous, le Cristal, donne un autre exemple du talent prophétique de Robert Changeux. J’avais effectué le relevé des arbres, dans le jardin d’une amie, en Corse, puis posé le calque sur une grille du Loto, pour choisir les numéros à jouer.

La Boîte à claque,, dessin sur photo, polystyrène par GENZLING (56)
La Boîte à claque, 47 x 63 cm, dessin
sur photo, polystyrène haut relief, 2014.

Puer natus, dessin sur photo, polystyrène par GENZLING (56)
Puer natus, 43 x 29 cm, dessin sur photo, polystyrène haut relief, 1995.

Quand je lui montrai le résultat, il me dit : « Si vous reportez les 8 points sur une seule case du Loto, vous obtiendrez un dessin extraordinaire. » Aussitôt dit, aussitôt fait, et, en effet, des alignements de points et des convergences de droites se manifestent de façon très impressionnante, d’où le mot « cristal ».

Ce qui veut dire, en clair, que le hasard objectif, c’est-à-dire la plus haute improbabilité, se manifeste aussi en géométrie, là où l’on devrait le moins l’attendre, puisque l’art des tracés repose sur la rigueur des constructions.

LA « MAGIE » DES 37 DEGRÉS

Chacun de mes dessins résulte d’une procédure qui fonctionne toujours de la même manière, à mon étonnement sans cesse renouvelé : je repère dans l’image de départ tous les angles de 37 degrés, sans la moindre hiérarchie, sans la moindre recherche d’une quelconque signification, et cela me conduit à une structure exclusivement construite sur des alignements de points et des convergences de droites, à l’instar de la géométrie projective.

Je tisse une toile d’araignée sans qu’aucune droite tracée ne résulte d’une inspiration personnelle je m’efface totalement derrière la rigueur implacable de ces contraintes. Il m’arrive tout au plus de deviner qu’un secteur particulier sera intéressant à explorer. C’est la seule liberté que je m’autorise.

En voici un exemple tout à fait singulier, qui impressionna jusqu’à Hubert Reeves. En 1994, à partir du corpus de 41 points issus des brûlures de cigarettes qui constellaient la moquette d’un salon – Robert Changeux fumait beaucoup –, je recherche les angles de 37 degrés que déterminent triplets et quadruplets. J’en trouve 18. Je trace la bissectrice du premier angle, puis celle du deuxième, ce qui détermine un point d’intersection. La troisième bissectrice passe par ce point, la quatrième y passe aussi, et la cinquième, et la sixième, et la septième.

Finalement, les 18 y passent, c’est proprement incroyable. À partir du corpus de 41 points totalement issus du hasard, les 18 angles de 37 degrés ont leurs bissectrices concourantes en un seul et même point.

La main de Picasso, dessin sur photo par GENZLING (56)LA MAIN DE PICASSO

Il s’agit de la main droite de Picasso, photographiée par Brassaï. Apercevant cette image, à la vitrine d’un libraire, je remarquai que l’angle formé par le contour de la première phalange du pouce et la ligne qui sépare l’index du majeur devait probablement être de 37 degrés, clé de ma géométrie. Vérification fut aussitôt faite. La figure Vulcain, que l’on aperçoit en vert dans le creux de la main, s’est imposée, comme toujours à partir des points de la toile d’araignée peu à peu construite.
À force de la voir apparaître dans mes études, j’ai la faiblesse de penser, contre toute raison raisonnante, que cette figure, lorsqu’elle est disposée pointe en bas, symbolise la création. Il n’est guère étonnant dès lors de la trouver dans la main de Picasso. Observons aussi que c’est la partie lumineuse de la paume qui l’accueille, ce qui en renforce encore la positivité.
Mais la surprise vint pour moi de l’assistante de mon dentiste, à qui je montrai ce dessin, sans faire la moindre allusion au symbolisme que je viens d’évoquer. Elle fit ce commentaire : « C’est très curieux, à cet endroit précis, Max Jacob, qui se piquait de lire dans les lignes de la main, avait signalé à Picasso la présence d’un Y, gage d’un fort pouvoir créateur. » Elle tenait cette information d’un professeur de l’École du Louvre.

La main de Picasso, 64 x 43 cm, dessin sur photo, polystyrène haut relief, 1996. Ce tableau est exposé dans le Salon d’honneur de l’École polytechnique.

LE NOMBRE D’OR

Bernard-Marie Koltès, 2009, dessin sur photo, polystyrène par GENZLING (56)
Bernard-Marie Koltès, 64 x 56 cm, 2009, dessin sur photo, polystyrène haut relief.

Que dire de l’esthétique ainsi créée ? Mal placé pour en parler moi-même, j’en suis réduit à deux observations. La première est que ces œuvres supportent tous les agrandissements, sans que leur intérêt en soit le moins du monde altéré, bien au contraire. Certainement du fait de la rigueur de leur conception, tout tombe « juste ».

La seconde, mais ce n’est là qu’une supposition invérifiable, est de se souvenir que le triangle 3.4.5 est étroitement lié au nombre d’Or, comme nous l’a rappelé Le Corbusier. Une harmonie « naturelle » se dégagerait ainsi d’une telle structuration de l’espace.

Ce qui renouvelle en tout cas sans cesse ma curiosité et mon étonnement émerveillé, c’est de pouvoir transformer les nuages de la pensée symbolique en géométries aussi rigoureusement construites que les tracés des bâtisseurs de cathédrales et des peintres de la Renaissance.
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1. Mon ami Robert Changeux est mort en 1994, un mois après m’avoir transmis l’angle de 37°.

Hommage à François Arago, projet de sculpture de GENZLING
Hommage à François Arago, 220 x 330 cm, photomontage, acier satiné, 2016 (projet).

Le Printemps de Botticelli et Le rêve de Botticelli par GENZLING
Le Printemps de Botticelli, 90 x 134 cm, 2012 et Le rêve de Botticelli, 66 x 100 cm, 2014, dessins sur photo, polystyrène haut relief.

L’art géométrique de Claude Genzling lui a valu d’être sélectionné pour le concours de sculpture organisé par notre camarade Hubert Lévy-Lambert (53), en hommage à François Arago. Pour aider le jury à faire son choix, une consultation nationale a été lancée. Si le projet de Claude Genzling vous plaît, vous pouvez voter pour lui ici.
Son projet, placé en numéro 10, est le seul qui émane de notre École.

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