Médaille du Bicentenaire du Collège Stanislas, oeuvre de Claude Gondard (65) frappée par la Monnaie de Paris.

Bicentenaire du collège Stanislas

Dossier : ExpressionsMagazine N°592 Février 2004Par : Georges SAUVÉ

Le nom du fon­da­teur du col­lège Sta­nis­las est pra­ti­que­ment igno­ré de nos jours, et pour­tant l’ab­bé Liau­tard joua un rôle majeur, à l’aube du xixe siècle, dans la recons­truc­tion de l’En­sei­gne­ment alors en faillite en France. Ini­tia­teur et modèle constam­ment imi­té d’une nou­velle péda­go­gie, il se révé­la l’un des pro­duits les plus remar­quables de cette Ins­truc­tion publique – ain­si la nom­mait-on depuis long­temps – de l’An­cien Régime, qui nous avait sur­équi­pés de savants, de tech­ni­ciens et de gestionnaires.

Claude-Rosa­lie Liau­tard vit le jour à Paris, le 7 avril 1774. Nais­sance au demeu­rant mys­té­rieuse, bâtar­dise du plus haut vol assu­ré­ment, car il reçut une édu­ca­tion prin­cière à la très réser­vée ins­ti­tu­tion de Pic­pus. Il fit par­tie aus­si de la demi-dou­zaine d’en­fants, dont Marie-Antoi­nette s’oc­cu­pait per­son­nel­le­ment de l’é­du­ca­tion, de pair avec celle de la petite Madame Royale, dans l’in­ti­mi­té de Trianon.

Pour ses études secon­daires, il devient » bar­ba­rain « , c’est-à-dire qu’il entre au col­lège Sainte-Barbe, trans­fé­ré depuis 1764, dans des locaux de Louis-le-Grand ren­dus vacants par l’ex­pul­sion des Jésuites. Le col­lège voi­sine ain­si, et concur­rence l’in­ter­nat des » bour­siers d’a­gré­ga­tion « , le concept déjà de Nor­male supé­rieure. Ce sont les seules struc­tures uni­ver­si­taires qui puissent riva­li­ser à cette époque avec les pen­sion­nats des frères des écoles chré­tiennes qui dis­pensent le meilleur ensei­gne­ment du moment, et qui dépeuplent les grands col­lèges clas­siques. Sainte-Barbe est une étape majeure pour le jeune Liau­tard. Élève brillant, il y devient pro­fes­seur, pou­lain ché­ri du célèbre abbé Nicolle et conti­nue, paral­lè­le­ment à son ensei­gne­ment, des études pous­sées de mathé­ma­tiques, de phi­lo­so­phie et d’histoire.

La Révo­lu­tion va bou­le­ver­ser cette ambiance tran­quille. Liau­tard, qui a refu­sé d’é­mi­grer, suit ses direc­teurs ecclé­sias­tiques inser­men­tés, dans une demi-clan­des­ti­ni­té péré­gri­nant du hasar­deux fau­bourg Saint-Antoine aux cou­vents plus sûrs de Ver­sailles. Mais cette vie cachée ne lui per­met cepen­dant pas d’é­chap­per à la levée en masse d’août 1793. Il est envoyé dans l’ar­mée du Nord, comme lieu­te­nant au 3e dra­gons à Mau­beuge. Il est très bien noté, mais il se trou­vait au pire moment de l’ar­mée fran­çaise. Mal­gré le suc­cès de Wat­ti­gnies, les pre­miers effets de l’éner­gique action de Car­not et des savants » retrou­vés » ne se fai­saient pas encore sen­tir. Les déser­tions et la démo­bi­li­sa­tion des volon­taires de 92 rédui­saient les effec­tifs de moi­tié ; la pénu­rie de cadres se révé­lait tragique.

D’où la créa­tion d’une École cen­trale des tra­vaux publics, tronc com­mun de l’ac­cès des meilleurs aux grandes écoles, qui ne tar­da pas à être plus jus­te­ment rebap­ti­sée École poly­tech­nique. Vingt ans, et son haut niveau de connais­sances, il pos­sé­dait le pro­fil idéal du can­di­dat. Il obtient, comme réqui­si­tion­naire, l’au­to­ri­sa­tion du Comi­té de salut public de se pré­sen­ter à l’exa­men d’en­trée ; après épreuves, il est admis en nivôse an III (décembre 1994).


Médaille du Bicen­te­naire du Col­lège Sta­nis­las, œuvre de notre cama­rade Claude Gon­dard (65) frap­pée par la Mon­naie de Paris.

Cette pro­mo­tion prin­ceps de 1794 de Poly­tech­nique tra­vailla dans des condi­tions ter­ribles, dues à la situa­tion éco­no­mique. Mais le suc­cès de l’É­cole fut immé­diat, grâce à son orga­ni­sa­tion minu­tieuse et géniale, œuvre du Comi­té des tra­vaux publics domi­né par la forte per­son­na­li­té de Monge. Liau­tard sor­tit de l’É­cole en 1796, par­mi les nom­breux » reti­rés « . Il res­te­ra très mar­qué par cette expé­rience et n’ou­blie­ra jamais les leçons d’une pareille réussite.

Ren­du à la vie civile, il retourne à Ver­sailles. De nou­veau il mène en paral­lèle son per­fec­tion­ne­ment per­son­nel et l’en­sei­gne­ment à titre indi­vi­duel : en pra­tique, il pré­pare ses élèves à l’en­trée à Poly­tech­nique. Infa­ti­gable, par-des­sus le mar­ché, Liau­tard écrit aus­si bien un trai­té des sec­tions coniques qu’une ana­lyse poin­tue de l’Émile de Rous­seau. Après le Concor­dat, peu à peu se des­sine chez lui la voca­tion reli­gieuse et en octobre 1802, il entre au sémi­naire Olier, de Saint-Sul­pice, diri­gé par l’ab­bé Éme­ry. Comme à Sainte-Barbe, comme à Poly­tech­nique, il se révèle d’emblée l’é­lève le plus dis­tin­gué de la classe, ce qui va entraî­ner en mai 1804, alors même qu’il écri­vait à son élève et ami Haut­poul » que rien n’é­tait plus incer­tain que sa des­ti­née « , l’o­rien­ta­tion déci­sive de sa car­rière sur une occur­rence imprévue.

Bien que la Conven­tion post-ther­mi­do­rienne, après des années de table rase, eût entre­pris de le recons­truire, sur la base des avan­cées des deux der­niers règnes, l’en­sei­gne­ment demeu­rait sinis­tré. La réus­site de Poly­tech­nique repré­sen­tait l’ex­cep­tion ; les écoles spé­ciales et l’U­ni­ver­si­té bat­taient plus que jamais de l’aile, l’É­cole nor­male n’a­vait pas tenu trois mois. La plé­thore des maîtres contras­tait avec la pénu­rie d’é­lèves : le secon­daire n’as­su­rait plus le recru­te­ment. Les écoles cen­trales, mal­gré d’ex­cel­lents pro­grammes, ne réunis­saient qu’à peine 5 000 ou 6 000 col­lé­giens et encore, pra­ti­que­ment dans le seul Paris, dans un désordre indescriptible.

Le Pre­mier consul, sous l’im­pul­sion de son conseiller occulte, l’ab­bé Éme­ry, s’é­tait convain­cu, par pur prag­ma­tisme que, comme il le confiait à Monge ou à Pas­quier, seule l’an­cienne reli­gion catho­lique était en mesure de réta­blir la situa­tion. Pour l’ins­tant, elle était anéan­tie, d’où, en dépit des hur­le­ments et des atten­tats, une série de mesures : Concor­dat avec Rome (1801−1802), rap­pel des frères des écoles chré­tiennes (1801), réta­blis­se­ment des sémi­naires, grands ou petits (ensei­gne­ment secon­daire tacite) avec exemp­tion d’im­pôts (1802), nomi­na­tion au siège de Paris d’un arche­vêque non consti­tu­tion­nel, le nona­gé­naire Mgr de Bel­loy, avec l’ab­bé Éme­ry comme vicaire géné­ral (1802).

Le sémi­naire Olier, le pre­mier réou­vert bien sûr, était logé à l’hô­tel Tra­ver­saire, rue Notre-Dame-des-Champs depuis octobre 1803. En mai 1804, le Pre­mier consul offre à l’ab­bé Éme­ry les locaux vacants de l’Ins­truc­tion chré­tienne, près de Saint-Sul­pice, pour y relo­ger plus lar­ge­ment son sémi­naire. Cela libère l’hô­tel Tra­ver­saire, et immé­dia­te­ment Éme­ry, appuyé par l’ab­bé Des­jar­dins, des Mis­sions étran­gères, pro­pose à Mgr de Bel­loy la créa­tion d’un col­lège confes­sion­nel de haut niveau, sus­cep­tible de contre­ba­lan­cer les écoles cen­trales notoi­re­ment insuf­fi­santes. Il est dif­fi­cile de pen­ser que Bona­parte ne soit pour rien dans ce pari auda­cieux auquel l’é­chec était inter­dit. L’ab­bé Duclaux, supé­rieur du sémi­naire Olier, pro­po­sa l’homme de la situa­tion : un de ses élèves, excep­tion­nel, l’ab­bé Liau­tard. L’im­pé­trant se mit sur-le-champ à mettre sur pied son éta­blis­se­ment, l’Ins­ti­tu­tion Notre-Dame-des-Champs.

Grand, déjà un peu enve­lop­pé, le front large, les yeux char­meurs pétillants d’in­tel­li­gence et de bon­té – ce n’est point anti­no­mique – un air aris­to­cra­tique, avec une conver­sa­tion étin­ce­lante et, chose rare sous la sou­tane, un dis­cours direct, trop par­fois, il avait alors trente ans. Il s’en­toure de deux col­la­bo­ra­teurs, le timide abbé Fro­ment de Cham­pla­garde (Poly­tech­nique 1798, éga­le­ment reti­ré), et le vieil abbé Augé, une ancienne grosse tête, et matheuse, de Louis-le-Grand. Liau­tard va mener son affaire tam­bour bat­tant, en hus­sard, de façon éblouis­sante comme ce nou­veau patron de la France qui n’est pas son élu, mais à qui il res­semble à bien des égards.

Pres­sen­ti le 18 mai 1804, il déclare léga­le­ment son éta­blis­se­ment à la mi-juillet, rédige ses sta­tuts et son règle­ment, voit les familles, orga­nise tout, salles de classe et pen­sions, en moins de trois mois, puis­qu’il ouvre son col­lège le 15 août suivant.

Résu­mées dans un pros­pec­tus, les dis­po­si­tions de l’ab­bé sont clas­sées sous trois rubriques : Reli­gion, Études, Dis­ci­pline, dans les­quelles il s’ins­pire des Frères des Écoles chré­tiennes et des trois éta­blis­se­ments qui l’ont mar­qué, Sainte-Barbe, Olier, et sur­tout Polytechnique.

Sur le pre­mier point, c’est le modèle sul­pi­cien (Saint-Sul­pice).

Pour les études : des points forts. Lec­ture des auteurs modernes ; langues vivantes à l’hon­neur, l’ab­bé est lui-même poly­glotte ; l’His­toire est matière pri­vi­lé­giée dont il se réserve le domaine ; les mathé­ma­tiques sont très pous­sées, elles res­te­ront une spé­cia­li­té de Sta­nis­las (X). Alter­nance des cours théo­riques et de tra­vaux pra­tiques (Monge), dans les­quels sont com­prises les acti­vi­tés cultu­relles, confé­rences, visites, culture phy­sique. Les sur­doués sont appe­lés à aider les plus faibles dans un rôle de répé­ti­teurs (Monge). Il est enten­du que l’é­du­ca­tion et l’in­tel­li­gence priment l’ins­truc­tion (X). Pas de satu­ra­tion, nombre d’é­lèves limi­té, en temps non plus, récréa­tions fré­quentes ; les enfants sont trai­tés à la carte, indi­vi­dua­li­sés, dans le res­pect de leurs familles appe­lées à col­la­bo­rer (Sainte-Barbe).

Sur le cha­pitre dis­ci­pli­naire, règle sans fai­blesse, mais appli­quée de façon géné­reuse et per­sua­sive, appel à l’hon­neur (ori­gi­nal). Le sens des res­pon­sa­bi­li­tés est déve­lop­pé par l’exer­cice de fonc­tions diverses dévo­lues à cha­cun (X). Les civi­li­tés et les bons usages sont pri­mor­diaux. À cette ins­ti­tu­tion divi­sée en petit, moyen et grand col­lège, sous la sur­veillance d’un ser­vice médi­cal effec­tif (X), l’ab­bé Liau­tard adjoint deux inno­va­tions géniales :

  • d’a­bord un sémi­naire supé­rieur dont les élèves par­tagent rigou­reu­se­ment la vie et les cours des laïcs : nul ghet­to cou­pé de la vie, le jeune cler­gé s’in­tègre d’emblée dans la socié­té. Voi­ci l’embryon des Facul­tés catholiques ;
  • ensuite, un ensei­gne­ment supé­rieur de deux ou trois ans pro­lon­geant le secon­daire. Il pré­pare aux grands concours et aux Facul­tés. Une sec­tion est par­ti­cu­liè­re­ment axée sur la for­ma­tion pro­fes­so­rale et les agré­ga­tions. En somme, des écoles pré­pa­ra­toires telles que nous les connais­sons aujourd’­hui et une École nor­male supé­rieure, la seule pour l’ins­tant. Ces grands élèves sont trai­tés en adultes, dans un cli­mat de cam­pus universitaire.


L’ab­bé conçoit, en effet, son éta­blis­se­ment comme une école de cadres de haut niveau. Il est donc strict sur le recru­te­ment ; il veut les » grosses têtes » comme à l’X. En dehors des classes pri­vi­lé­giées où il est aisé d’en trou­ver, il fait pros­pec­ter par­tout, en France, en pro­vince et à l’é­tran­ger, à la recherche des enfants doués, quelle que soit leur ori­gine sociale. Une bonne par­tie est éle­vée ici à titre gra­tuit, réper­cu­té sur la pen­sion des autres. C’est le pen­dant du trai­te­ment de 1 200 £ accor­dé (hélas en assi­gnats !) aux élèves de l’X exi­gé par Four­croy et Monge pour ne pas exclure les démunis.

Ain­si l’ab­bé Liau­tard oppo­sait au lycée public, à ses casernes sur­char­gées, sans moti­va­tions morales, agi­tées jus­qu’à la révolte, où des rap­ports de force avec un per­son­nel raré­fié se réglaient sous l’u­ni­forme et au son du tam­bour, un petit couvent confor­table, à la popu­la­tion peu nom­breuse et choi­sie, abon­dam­ment enca­drée, où une vie sans contraintes pesantes, mais hau­te­ment fina­li­sée, se dérou­lait aux secouées de la cloche. Face aux résul­tats les familles tran­chèrent vite. Comme à Eton, il fal­lut rete­nir la place long­temps en avance.

On dut rapi­de­ment s’a­gran­dir. Une annexe se crée aux champs, par le rachat du petit Sainte-Barbe à Gen­tilly, à des­ti­na­tion des petites classes puis, par la suite, des grands élèves de san­té fra­gile : et voi­ci inven­té le col­lège climatique.

Inutile de dire que cette » ratio stu­dio­rum » fut abon­dam­ment reprise par les dif­fé­rents éta­blis­se­ments publics et pri­vés, même chez les filles.

Entre-temps, l’Em­pe­reur s’at­te­lait à la réor­ga­ni­sa­tion d’une Édu­ca­tion natio­nale. C’est en 1808 la créa­tion d’une Uni­ver­si­té mono­po­lis­tique. Désor­mais l’en­sei­gne­ment secon­daire ne peut plus être dis­tri­bué que par les lycées. Les ins­ti­tu­tions pri­vées, comme au siècle pré­cé­dent, doivent y envoyer leurs recrues pour les cours. On ima­gine la sur­charge des locaux et la pénu­rie d’en­sei­gnants, sans comp­ter les bagarres entre les gamins des ins­ti­tu­tions rivales se retrou­vant au sein du lycée de leur affec­ta­tion. Et les potaches de l’é­poque, dans une atmo­sphère de guerre, n’é­taient pas des tendres. L’ab­bé Liau­tard ful­mine et dénonce, je le cite, » Cette colos­sale Uni­ver­si­té, fille déver­gon­dée de l’ir­ré­li­gion, du des­po­tisme et de la fis­ca­li­té. » Car, main­te­nant, le pri­vé paie double impôt.

Quoi qu’il en soit, exci­pant que lui et ses pro­fes­seurs pos­sé­daient tous les titres requis, il refuse d’en­voyer sa troupe au lycée Napo­léon (Hen­ri-IV) qu’on lui avait lais­sé choi­sir. Dès lors, enquêtes et rap­ports s’ac­cu­mulent. Plus que Fon­tanes, Fou­ché ne se fait faute d’a­ver­tir qui vous savez du mau­vais esprit de l’Ins­ti­tu­tion Notre-Dame- des-Champs, ce qui reste à démon­trer, car nombre des meilleurs offi­ciers sor­taient de là. C’est ici qu’on mesure un grand homme. L’Em­pe­reur ne se paie pas de mots et répond : » La mai­son de l’ab­bé Liau­tard est la meilleure de mon empire ; elle forme des jeunes gens tels que je les sou­haite. » Et il ordon­na qu’on lais­sât l’ab­bé tran­quille. Même en 1811, lors du tour de vis du » blo­cus uni­ver­si­taire « , quand il devint dif­fi­cile de main­te­nir cette situa­tion déro­ga­toire et que, mis en demeure, Liau­tard per­sis­ta à n’en­voyer que le quart de ses potaches au lycée, Napo­léon fer­ma encore les yeux. Ce contin­gent de Liau­tard s’af­fron­tait aux faux bar­bistes de M. Lan­neau, rivés au même lycée Napo­léon, Vic­tor de Lan­neau, défro­qué, avait repris en 1 798 Sainte-Barbe sup­pri­mé en 91 ; double grief pour Liau­tard. Les deux troupes se lan­çaient dans des batailles ran­gées dignes d’Aus­ter­litz et l’ab­bé met­tait à la dis­po­si­tion de ses ouailles sa connais­sance de l’His­toire et ses sou­ve­nirs de l’ar­mée du Nord, leur incul­quant les bonnes tac­tiques et les meilleures tech­niques de com­bat, avec la même ardeur qu’il mon­trait lors des com­pé­ti­tions de balle au mur aux­quelles il par­ti­ci­pait en per­sonne au collège.

La colos­sale Uni­ver­si­té – avec laquelle, du reste, les rap­ports demeurent excel­lents – a l’air d’être bien tenue en lisière par M. Liau­tard, qui sème par­tout d’ailleurs des sortes de filiales, comme la célèbre Ins­ti­tu­tion Poi­loup, qui devien­dra la mai­son jésuite de Vau­gi­rard, ou celle de Mon­trouge. Il fonde des petits sémi­naires de pro­vince, autant de col­lèges dégui­sés échap­pant au fisc. Il crée jus­qu’en Amé­rique, à Bal­ti­more et à Boston.

Les Cent-Jours, avec la fuite des familles, voient fondre les effec­tifs. Bref épi­sode, le deuxième retour des Bour­bons repeuple la capi­tale et le col­lège éclate bien­tôt dans ses pre­mières limites. Il faut abso­lu­ment s’a­gran­dir et, sur une fausse pro­messe de cet écer­ve­lé de comte d’Ar­tois, on acquiert l’hô­tel Fleu­ry voi­sin, ce qui qua­druple ter­rains et bâti­ments. La nou­velle façade occu­pe­rait, de nos jours, du 46 au 52 de la rue Notre-Dame-des-Champs, de la rue Sta­nis­las à la rue de la Grande-Chau­mière. Au sud, les jar­dins s’é­ten­daient jus­qu’au bou­le­vard du Midi, aujourd’­hui bou­le­vard Mont­par­nasse. Sous la Res­tau­ra­tion, pour ces quatre bons hec­tares et les 392 portes et fenêtres exté­rieures, les impôts se montent à 305 F !

En février 1821, l’ins­ti­tu­tion Liau­tard obtient le pri­vi­lège inouï de jouir du même sta­tut que les col­lèges royaux pari­siens (autre­ment dit les lycées) avec com­mu­nau­té de cur­sus uni­ver­si­taire des pro­fes­seurs et par­ti­ci­pa­tion au Concours géné­ral, tout en gar­dant sa ges­tion pri­vée ain­si que son carac­tère confes­sion­nel. Il est dit » Col­lège de plein exer­cice. » C’est un » Pri­vi­lège » qua­si­ment unique ; seul le col­lège Rol­lin de Paris le par­tage. En 1822, la mai­son prend le nom de col­lège Sta­nis­las, sug­gé­ré par Louis XVIII. Sa répu­ta­tion est consi­dé­rable. Il vient des élèves de toute l’Eu­rope, d’outre-Atlan­tique, et même des Sey­chelles. Les pro­fes­seurs sont du plus haut niveau. Les pre­miers des nor­ma­liens et des agré­ga­tions prennent l’ha­bi­tude, qui va se péren­ni­ser, de faire leurs pre­mières armes à Sta­nis­las, avant d’oc­cu­per les chaires de Poly­tech­nique, de la Sor­bonne, du Col­lège de France, et de colo­ni­ser les rec­to­rats. Le col­lège rem­plit par­fai­te­ment sa fonc­tion d’é­cole de cadres et ali­mente tous les hauts postes de l’ad­mi­nis­tra­tion, de la tech­nique, de l’ar­mée, du cler­gé et même de l’art. Quand sur­vien­dra la féroce épu­ra­tion de 1830, beau­coup des » démis­sion­nés » seront des anciens élèves de la maison.

Claude Gondard (65) a créé, à l’occasion du Bicentenaire du Collège Stanislas, une gamme d’objets de qualité comprenant un carré en soie, une écharpe en soie, une cravate et une médaille
Claude Gon­dard (65) a créé, à l’occasion du Bicen­te­naire du Col­lège Sta­nis­las, une gamme d’objets de qua­li­té com­pre­nant un car­ré en soie, une écharpe en soie, une cra­vate et une médaille 

Deux pépi­nières, deux réus­sites, deux hommes, une seule vision de l’é­du­ca­tion. Il n’y a pas de secret : de phi­lo­so­phie oppo­sée, mais de la même trempe, le maître et l’é­lève pos­sé­daient les mêmes valeurs, sui­vaient le même pro­jet, usaient des mêmes moyens, exploi­taient le meilleur d’un fameux héri­tage. Liau­tard avait beau­coup appris de Monge et de l’é­cole de ses rêves ; ils consti­tuaient les meilleurs ingré­dients de sa mayon­naise réus­sie. Au fond, face à tant de simi­li­tudes, peut-on s’empêcher de pen­ser que cette jeune mai­son Sta­nis­las appa­rais­sait comme un petit Poly­tech­nique, en tout cas la réplique la plus conforme ?

Dans ce cli­mat d’ex­pan­sion, la crise sur­vint, comme elle se déclen­che­ra tou­jours par la suite, en rai­son du point faible du sys­tème : la ges­tion finan­cière pri­vée. Le comte d’Ar­tois n’a­vait pas tenu ses pro­messes ; adieu les sub­sides sur la foi des­quels on avait acquis l’hô­tel de Fleu­ry. Dès lors c’est l’en­chaî­ne­ment impi­toyable des dettes et, en 1824, le col­lège est accu­lé à fer­mer bou­tique. Les pou­voirs publics ne dési­rent aucu­ne­ment que périsse une fon­da­tion aus­si utile que pres­ti­gieuse ; aus­si pro­posent-ils une solu­tion avan­ta­geuse : le rachat géné­reux de l’im­mo­bi­lier par la Ville de Paris, per­met­tant d’é­pon­ger les dettes, sui­vi de sa loca­tion immé­diate à Sta­nis­las. Seule condi­tion, le départ de M. Liautard.

C’est qu’au-delà de la péda­go­gie l’ab­bé, uni­ver­selle aragne, se mêlait de tout et s’oc­cu­pait d’af­faires mul­tiples. Pas­sion­né­ment la poli­tique : écou­té de Louis XVIII, il le conseillait sur tout par le tru­che­ment de Mme du Cay­la ; de la sorte, orga­ni­sant le Concor­dat de 1817 ; obte­nant qu’on fusionne le minis­tère de l’Ins­truc­tion publique avec celui des Cultes et fai­sant nom­mer Frays­si­nous grand maître de l’U­ni­ver­si­té. Il essaie de modé­rer le comte d’Ar­tois, qui lui en vou­dra. Aus­si dis­tan­cié des ultras » de la pointe » que des libé­raux, il se les aliène les uns et les autres. Il plaide le retour des Jésuites tout en les vexant. À contre-cou­rant, il défend Lamen­nais. Il appelle à l’in­dul­gence à l’é­gard des anciens prêtres jureurs, qui ont quit­té leur état et s’en repentent. Peu adepte de ce que Saint-Exu­pé­ry appel­le­ra plus tard les » Corans infor­mu­lés « , il com­bat les labo­ra­toires de pen­sée et, périlleu­se­ment, leur envoie des taupes pour les noyauter.

Comme cha­cun sait, ce sont les plus obli­gés qui vous tra­hissent le plus ; Frays­si­nous est le plus achar­né à exi­ger son départ. Pour sau­ver son œuvre admi­rable qui lui a per­mis de for­mer des mil­liers d’hommes de pre­mier plan, Liau­tard se résigne et signe sa démis­sion le 1er avril 1824. Le Roi lui pro­pose l’é­vê­ché de Limoges (déci­dé­ment une ville de repli) mais il décline l’offre. Il accepte cepen­dant la charge conjointe de pré­cep­teur du duc de Bor­deaux ; la mort de Louis XVIII anéan­ti­ra ce pro­jet. En alter­na­tive, il est nom­mé curé de Fontainebleau.

C’est dans ce retour de for­tune que l’on peut le mieux juger de la gran­deur de cet être d’ex­cep­tion. Au sémi­naire, il atten­dait hum­ble­ment que l’on dis­po­sât de lui. Il accep­ta sans dif­fi­cul­té la mis­sion par­ti­cu­liè­re­ment hasar­deuse qu’on lui pro­po­sait. Il y mit toute son âme et en fit un monu­ment qui dure tou­jours. Quand on lui jeta comme un os cette cure en forme d’exil, il ne bou­da pas. À nou­veau il y mit tout son cœur et son intel­li­gence, recon­quit les parois­siens et même ce vieux païen de Béranger.

Les per­sé­cu­tions ne ces­sèrent pas contre lui. Il est la cible du Figa­ro. En 1831, se trou­vant à Paris lors du sac de l’ar­che­vê­ché, des éner­gu­mènes vou­lurent le jeter dans la Seine. En tout cas, Louis-Phi­lippe se mon­tra à la hau­teur de Napo­léon face à ce légi­ti­miste impé­ni­tent. Il invi­tait sou­vent l’ab­bé aux Tui­le­ries ou à Neuilly. Il lui confia l’ho­mé­lie à l’oc­ca­sion du mariage du duc d’Or­léans. Il vou­lait à tout prix lui faire accep­ter un évê­ché, par exemple Nevers ou Blois. Mon­sieur l’ab­bé refu­sa à tous coups.

Il mou­rut le 17 décembre 1842. On lui éle­va un énorme monu­ment funé­raire dans la pre­mière cha­pelle de gauche des Carmes. Ce n’est pas du Michel-Ange, hélas, mais dans ce sanc­tuaire his­to­rique, il retrouve la com­pa­gnie de nombre de ses amis.

À l’heure des per­cées d’Hauss­mann, on don­na son nom à une petite rue, débap­ti­sée depuis (rue Chaplain).

Un homme, dont l’œuvre se révé­la si riche de résul­tats, méri­tait certes beau­coup mieux. Ne pour­rait-on bap­ti­ser Liau­tard la rue du Mont­par­nasse dont le nom fait double emploi avec celui du bou­le­vard homo­nyme ? Tel qu’il se montre dans ses actes et ses dires, nous aper­ce­vons chez ce prêtre jovial et d’une fran­chise assez peu ecclé­sias­tique, chez ce catho­lique et ce roya­liste légi­ti­miste incon­di­tion­nel, des tré­sors de tolé­rance et de vraie cha­ri­té, récla­mant la liber­té pour les autres confes­sions, sug­gé­rant l’ou­bli et le par­don comme seule issue, et puis cette indé­pen­dance d’es­prit, pour ne pas dire ce brin d’a­nar­chie qui som­meille au cœur de tout Fran­çais cou­su main.

On pour­rait ter­mi­ner cette esquisse d’un poly­tech­ni­cien des ori­gines, digne des espoirs de l’é­cole qu’il inau­gu­rait, par un flo­ri­lège de ses prin­ci­paux apoph­tegmes. N’en citons qu’une quin­tes­sence : » Le bon­heur public ne doit pas coû­ter trop cher aux bon­heurs des par­ti­cu­liers… »

C’é­tait, déci­dé­ment, une époque de visionnaires. 

3 Commentaires

Ajouter un commentaire

Liau­tardrépondre
26 novembre 2011 à 10 h 28 min

Vie de l’Ab­bé Marie­Ro­sa­lie Liautard

Je pense que l’Ab­bé Marie Rosa­lie Liau­tard est un ancêtre de mon mari.Je suis inté­res­sée par tout ce qui le concerne, en par­ti­cu­lier l’o­ri­gine de ses parents même si son père a ser­vi de prête nom . Je suis très inté­res­sée par ce que je viens de lire. Jai beau­coup de livres et de docu­ments le concer­nant. J’ai­me­rai en connaitre plus.

Lecer­voi­sierrépondre
24 janvier 2012 à 15 h 25 min
– En réponse à: Liautard

Des­cen­dance de l’ab­bé Liau­tard : aucune
Né le 7 avril 1774 à Paris, Claude Liau­tard fut élève de l’É­cole poly­tech­nique en 1794 (pre­mière pro­mo­tion). Après la Révo­lu­tion fran­çaise, il fut ordon­né prêtre en 1804, année durant laquelle il fon­da la Mai­son d’é­du­ca­tion de la rue Notre-Dame-des-Champs (deve­nu en 1822 le Col­lège Stanislas).

Curé de Fon­tai­ne­bleau à par­tir de 1824, il y décède le 17 décembre 1842. Il a été inhum­mé dans le grand cime­tière de Fon­tai­ne­bleau. N’ayant pas de des­cen­dance, il a fait don de ses archives au Col­lège Sta­nis­las. Un monu­ment en son hon­neur a été éri­gé dans l’é­glise de Saint-Joseph des Carmes, oeuvre d’Au­guste Préault, 1849.

N.Lecervoisier
Archi­viste du Col­lège Stanislas

Liau­tardrépondre
13 mars 2012 à 14 h 35 min

ori­gines de Claude rosa­lie Liau­tard
Je suis sur­prise que l’en­semble des archives de l’Ab­bé Rosa­lie Liau­tard ayant été trans­mises au Col­lège Sta­nis­las, et en ayant sa date de nais­sance ‚il ait été impos­sible de retrou­ver le nom de ses parents. J’ai écrit éga­le­ment à l’e­ve­ché dont dépend Fon­tai­ne­bleau. Il m” a été répon­du qu’il n’y avait jamais eu de Curé à Fon­tai­ne­bleau por­tant ce nom.Que de secrets concer­nant cet homme ? J.LiautardEGT

Répondre