Magazine N°566 Juin/Juillet 2001 - Arts, Lettres et Sciences
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Par Jean-Louis DESSALLES (76)
Rédacteur Notes de lecture de Gérard SABAH (68)

Articles du Dossier

Rédacteur : Jean SALMONA (56)
Par Fabrice Luchini, d’après Céline
Rédacteur : Philippe OBLIN (46)
Rédacteur : Laurens DELPECH
Par Différents auteurs sous la direction de Françoise Chappuis et Francis Macouin
Rédacteur : Michel DUREAU (53)
Par André Bellon (63) et Anne-Cécile Robert
Rédacteur : François TARD (58)
Par Jean-Louis DESSALLES (76)
Rédacteur : Notes de lecture de Gérard SABAH (68)
Par Félix BOGLIOLO (72)
Rédacteur : Jacky HEUDE (61), président d’honneur de l’Association des élèves et anciens élèves de l’Institut de haute finance

Aux origines du langage ; une histoire naturelle de la parole

Le livre de Jean-Louis Dessalles vise à retracer l’émergence des facultés de langage dans l’espèce humaine, en mettant en évidence les fonctions biologiques remplies par les diverses évolutions. La question essentielle à laquelle il veut répondre est : Pourquoi consacrons-nous environ 20% de notre temps éveillé à l’interaction sociale langagière (essentiellement la narration) ?

En trois parties, l’auteur vise à préciser la place du langage dans l’espèce humaine, puis, après une étude fonctionnelle de la parole, il propose une éthologie du langage.

La première partie montre que l’existence du langage n’est pas si naturelle qu’il y paraît. Après avoir analysé la communication animale (non spontanée, obligatoire et émotionnelle) et l’avoir comparée à la communication humaine (détachée, indépendante des contingences immédiates et de l’état de l’individu), l’auteur souligne l’aspect paradoxal du langage humain (trop complexe pour servir à la seule narration). Il renverse alors quelques mythes (comme la langue mère ou l’origine culturelle du langage), redresse quelques idées fausses sur l’apprentissage animal du langage et met en évidence certains ancrages biologiques du langage.

Sont également analysées les relations difficiles entre langage et intelligence et la question de savoir qui est premier. Sur ce point, la réflexion d’Edelman (Biologie de la conscience, 1992, éditions Odile Jacob, Paris) est essentielle, puisqu’il propose une genèse aboutissant simultanément aux capacités langagières, à l’intelligence et à la conscience. J’ai regretté ici que cette référence enrichissante ne soit pas présente dans la réflexion de Jean-Louis Dessalles… Si le langage n’est pas là par hasard, bien que soumis à la sélection naturelle, il faut expliquer son optimalité locale, d’un point de vue fonctionnaliste (ce qui est l’objet essentiel du présent livre) et l’auteur cherche à découvrir le type de pression sélective qui nous a conduits à une telle intensité de communication et pourquoi cela fut bénéfique à l’espèce humaine.

La partie deux vise alors à détailler les diverses structures qui sous-tendent le langage, en vue de rendre sa fonction explicite. Partant du protolangage introduit par Bickerton (une communication sans syntaxe où les mots sont seulement générateurs d’images), Jean-Louis Dessalles introduit la notion de protosémantique : une capacité à combiner des images venant de situations vécues prototypiques (là encore des références à Edelman et à son “présent remémoré” m’auraient semblé particulièrement bienvenues et pertinentes!).

Le rôle essentiel du protolangage est de rapporter des situations saillantes, mais les principales caractéristiques des syntaxes des langues en étant absentes, il ne peut exprimer d’idée abstraite ni d’argumentation. La syntaxe est alors présentée comme l’outil essentiel pour la prédication, ce qui permet la naissance des facultés sémantiques.

L’auteur introduit ensuite les notions de thème et de référentiel, et la faculté de segmentation pour distinguer les deux. Ces aspects permettent de produire un raisonnement explicite pour étayer ses inférences, donnant naissance à l’argumentation, car les raisonnements qui lui sont dus peuvent être communiqués grâce à la grande simplicité des distinctions opérées dans les cartes mentales. La capacité sémantique résulterait ainsi de la protosémantique à laquelle est jointe cette capacité de segmentation thématique.

La partie suivante (éthologie du langage) aborde alors la question : quel est l’intérêt de parler ? et avec elle le niveau pragmatique du langage, qui commence dès qu’on détecte un aspect saillant (une situation, improbable ou désagréable, dont la mention produit une information). Les réactions possibles à l’énoncé d’un fait saillant correspondent à deux modes conversationnels distincts : le mode logique (comprendre puis expliquer un état bizarre) et le mode de l’enjeu (peser le pour et le contre de diverses façons de sortir d’un état indésirable), plaisamment illustrés comme l’opposition entre Holmes (le détective) et Churchill (l’homme politique).

Le point de vue original de Jean-Louis Dessalles sur le langage apparaît clairement ici, en particulier le paradoxe suivant : le langage semble avoir un intérêt négatif puisqu’il sert à communiquer aux autres (qui sont des concurrents) des informations qui leur sont utiles. L’existence de “ tricheurs ” (menteurs) et le coût important d’acquisition de connaissances nouvelles permettent de rejeter l’hypothèse d’une coopération réciproque. L’auteur souligne alors les aspects dissymétriques de la conversation : celui qui présente une information prend un risque, puisque l’auditeur évalue la qualité de l’information transmise et le juge donc en conséquence. L’intérêt n’est donc pas du côté du récepteur, le bénéfice est pour l’émetteur : ce que gagne le locuteur n’est pas d’ordre informationnel, mais de l’ordre du prestige, le statut social ne pouvant être gagné par la force seule (ce qui est le lot commun des communications scientifiques !).

Ainsi arrive-t-on tout naturellement à la conclusion de l’auteur : après avoir introduit les notions de coalition et de critères de regroupement, il explique par des raisons rationnelles l’usage intensif de la conversation : 1° le langage permet de sélectionner les individus paraissant reconnaître les éléments les plus pertinents dans l’environnement et 2° la performance conversationnelle est un “bon” critère d’alliance. Bien sûr, il existe beaucoup d’autres usages du langage (chant, humour, poésie…), mais ils restent annexes par rapport aux raisons essentielles ainsi mises en évidence.

J’ai éprouvé un très grand intérêt à analyser ce livre très clair et d’une lecture très agréable. Son contenu apporte un point de vue original et extrêmement bien documenté sur le langage, qui montre la grande culture de l’auteur et sa rigueur pour développer des raisonnements convaincants justifiant ses conclusions. Même si quelques argumentations sont parfois un peu répétitives, et malgré les quelques références supplémentaires qui auraient pu y figurer, ce livre constitue une référence de première importance en matière de compréhension des langues. J’en conseille très vivement la lecture attentive à toute personne intéressée par le langage !

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