ArplastiX : Le dessin sera le jogging de l’IA

ArplastiX : Le dessin sera le jogging de l’IA

Dossier : Vie de l'association | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Raoul de SAINT-VENANT (73)

Récit d’une exposition des œuvres du groupe ArplastiX à la mairie du VIe arrondissement en forme de fiction.

Le 23 octobre 2050, 18 heures, salon du Vieux Colombier. Les robots avatars des participants ayant rejoint leurs cages d’isolation sonore et électromagnétique, Louis Armand alors président du groupe Arplastix prend la parole aux côtés d’Henri Poincaré, président de l’École polytechnique, et de Caroline Aigle, exerçant le mandat de maire du VIe arrondissement de Paris.

« Maintenant que nous sommes isolés de nos « basoff » personnels nous pouvons partager en toute quiétude nos travaux [murmures de satisfaction dans l’assistance…]. Comme annoncé, nous commémorons aujourd’hui le salon de notre groupe tenu exactement 25 ans plus tôt en ces mêmes lieux sur le thème de l’eau et qui s’est révélé, rétrospectivement, comme le sas de transmission d’une pratique minoritaire vers une activité en plein essor mitigeant les enjeux sociétaux posés par l’IA.

Basoff en carva, l’argot traditionnel de Polytechnique : adjudant chargé de la surveillance des élèves.

Au mitan de ce XXIe siècle, à cause de l’adoption profonde de l’IA et de la robotique dans beaucoup de nos activités essentielles, notre monde paraît se réduire à des prompts de commande dûment répertoriés et indexés par les modèles LLM dont nous dépendons : décisions administratives ou managériales, créations qu’elles soient littéraires, graphiques, architecturales, musicales ou cinématographiques, utilisation ou pilotage de véhicules, achats de consommation courante… Parlé ou écrit, le prompt-roi définit la limite de notre monde devenu algorithmique et robotisé dont les injonctions nous sont envoyées par des écrans aux contenus artificiels.

Dans cet environnement, nos vies d’ingénieurs se partagent entre nos IA aussi efficaces qu’elles sont intrusives – et les comités de régulation des impulsions que nous leur donnons ; autrement dit nous sommes tiraillés entre les injonctions normatives de nos machines – susceptibles d’hallucinations ! – et les compromis à établir sur les aspirations de nos parties prenantes ; au total nous devons nous hisser au-dessus des IA pour être capables de les orienter. Il ne s’agit plus tant de se lever tôt pour réaliser de manière cohérente mille tâches administratives fastidieuses que de disposer d’un regard global et cohérent sur les domaines à gérer… forcément abstraits.

Pour cultiver l’autonomie d’un tel regard, le dessin est devenu à l’IA ce que le jogging a été à la motorisation : un acte d’émancipation.

Dessiner ou peindre est une source de l’autonomie de la pensée puisque cela consiste en un prolongement de soi modéré par l’anticipation du regard d’autrui. Il s’agit de développer sa capacité de rêver des choses inconnues avant de les exprimer ; c’est-à-dire se livrer au plaisir de se lever tard. C’est se dégager de la tyrannie de la pensée verbale collective pour accéder à la poésie de l’expression directe et spontanée d’un sentiment par un geste ; c’est développer un regard singulier sur tout sujet le réduisant à ce qu’il a d’essentiel et c’est fouiller le regard des tiers pour attirer leur attention. Un bon dessin ou une bonne étude de couleur reste simple quitte à ce qu’elle soit développée ensuite en peinture ou en réalisation architecturale, technique ou littéraire plus développées.

Depuis lors, dans ce contexte d’accès instantané aux savoirs, l’École a compris l’importance des techniques de créativité et d’expression individuelles ou collectives à côté de celles de gouvernance des IA et du parc de robots ainsi qu’elle a reconnu dans l’expression artistique la source de la gamme chromatique abstraite impliquée dans la confrontation à de tels enjeux tout comme les mathématiques nourrissent les compétences nécessaires à la manipulation des savoirs techniques.  D’ailleurs ces deux disciplines n’ont-elles pas eu une source et un cheminement commun jusqu’à peu : techniques de perspective, architecture, dessin industriel, géométrie descriptive … ? Une nouvelle synthèse est-elle nécessaire ?

Pour finir, sachez qu’un grand nombre des membres d’Arplastix d’alors sont encore parmi nous et continuent de produire des œuvres de qualité.

Je vous prie de vous lever tous, de prendre un verre au buffet et de porter un toast en l’honneur de cette équipe qui en 2025 a monté cette exposition qui fut, par ailleurs, brillante eu égard à la qualité des œuvres qui ont été présentées. »

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