Aristide Denfert- Rochereau (X1842), l’homme de Belfort

Aristide Denfert-Rochereau (X1842), l’homme de Belfort 

Dossier : Arts, lettres et sciences | Magazine N°812 Février 2026
Par Jacques-André LESNARD

Le nom de Denfert-Rochereau est bien connu en France, mais moins l’homme, et on ne se rappelle pas toujours qu’il était polytechnicien. Son nom est indéfectiblement lié à Belfort, et son image à la monumentale sculpture rupestre du Lion de cette ville. Les banlieusards qui viennent au centre de Paris en remontant l’avenue du Général-Leclerc ne peuvent échapper à son souvenir, une fois arrivés à l’ancienne barrière d’Enfer, homonymie de hasard mais si bien venue ! 

Pierre, Marie, Philippe, Aristide Denfert-Rochereau, le futur « lion de Belfort », naît le 11 janvier 1823 à Saint-Maixent-l’École (Deux-Sèvres), d’un père percepteur des contributions directes, au sein d’une famille protestante originaire de Jarnac. Il intègre Polytechnique dans la promotion 1842 puis, à la sortie de l’école d’application de Metz, alors mixte Artillerie et Génie, opte le premier pour l’arme du Génie. Entre des affectations à Toulon, Calvi, La Roche-sur-Yon, il participe à l’expédition de Rome en 1849 où il se fait remarquer, vareuse criblée de balles au bastion 7, puis comme capitaine à la guerre de Crimée dans le 1er régiment du génie : à Malakoff il est blessé à l’épaule par un éclat d’obus et a la jambe gauche traversée par une balle. Chevalier de la Légion d’honneur en 1855, professeur de fortifications à l’école de Metz le temps de se rétablir, il sert un quinquennat en Algérie de 1860 à 1864, y réalisant un pont et un barrage. Chef de bataillon en 1863, il devient chef du service du Génie à Belfort en 1864, chargé de la construction du fort des Barres et de l’amélioration des défenses externes établies en 1815. Le général (Louis) Toussaint Doutrelaine (X1837), directeur du Génie au ministère, ne trouve rien à critiquer lors d’une inspection.

Il y a 155 ans, le siège de Belfort

Promu lieutenant-colonel à la déclaration de la guerre de 1870, il remplace le général Joseph Crouzat (un artilleur colonial issu du rang muté à l’armée de la Loire), le 19 octobre 1870, par décision de Léon Gambetta, en qualité de commandant de la place forte de Belfort avec, à titre temporaire, le grade de colonel. Il retarde d’un mois le siège de Belfort en résistant dans les villages voisins et sur les hauteurs environnantes, ce qui donne du temps pour améliorer les défenses de la ville même. Les bombardements prussiens commencent le 20 octobre et durent 103 jours consécutifs. Les épisodes du siège méritent une publication spécifique, au-delà du remarquable échange épistolaire du 4 novembre, présenté ci-après. Le siège ne s’achève qu’après l’armistice, la reddition avec les honneurs le 18 février 1871 ayant été autorisée par le gouvernement de Thiers, l’avant-veille.

L’échange épistolaire du 4 novembre 1870

Cet échange (par porteur) a été rendu public par Denfert-Rochereau.

Voici la lettre du Prussien.
Devant Belfort, le 4 novembre,
Très honorable commandant, je me fais un honneur de porter respectueusement à votre connaissance la déclaration suivante : je n’ai pas l’intention de vous prier de me rendre la place de Belfort, mais je vous laisse le soin de juger s’il ne conviendrait pas d’éviter à la ville toutes les horreurs d’un siège et si votre conscience, votre devoir, ne vous permettraient pas de me livrer la forteresse dont vous avez le commandement. Je n’ai pas d’autre intention en vous envoyant cet écrit très respectueux que de préserver autant que possible la population du pays des horreurs de la guerre. Je saisis cette occasion pour vous assurer de mon estime toute particulière. J’ai l’honneur d’être…
(Udo) von Treckow, général, commandant royal prussien des troupes concentrées devant Belfort.

Voici la réponse du Français.
Général,
J’ai lu avec toute l’attention qu’elle mérite la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer avant de commencer les hostilités. En pesant dans ma conscience les raisons que vous développez, je ne puis m’empêcher de trouver que la retraite de l’armée prussienne est le seul moyen que conseillent à la fois l’honneur et l’humanité pour éviter à la population de Belfort les horreurs d’un siège. Nous savons tous quelle sanction vous donnerez à vos menaces et nous nous attendons, Général, à toutes les violences que vous jugerez nécessaires pour arriver à votre but ; mais nous connaissons aussi l’étendue de nos devoirs envers la France, envers la République, et nous sommes décidés à les remplir. Veuillez agréer, Général, l’assurance de ma considération très distinguée,
Le colonel commandant supérieur, Denfert.

Un destin national écourté

Le rôle de Denfert (officier depuis fin 1868) pendant le siège lui vaut d’être élevé au grade de commandeur de la Légion d’honneur, par décret du 18 avril 1871, et d’être titularisé dans le grade de colonel. Il avait été élu député du Haut-Rhin pendant le siège, le 8 février, recueillant 87,31 % des exprimés, 2e sur 11 ! Il démissionne lors de la négociation des préliminaires de paix. Lors des élections complémentaires du 2 juillet, il est largement battu à Belfort avec 2 765 voix contre 6 753 pour Émile Keller, ancien député du Haut-Rhin. Denfert-Rochereau se met en disponibilité et opte pour le siège laissé vacant en Charente-Inférieure par A. Thiers, y obtenant 42,18 % des voix exprimées ; à noter qu’il avait été également élu dans le Doubs (36,47 %) et en Isère (avec 74,77 %). Il soutient à la Chambre les orientations de Gambetta et devient parallèlement en 1872 délégué au synode national du protestantisme, y incarnant un courant libéral. En 1876 il est réélu, cette fois dans le VIarrondissement de Paris (avec 53,46 % des voix), préside un temps l’Union républicaine et devient questeur de la Chambre. Il n’arrive pas à faire rétablir le droit de vote pour les militaires de carrière, supprimé en 1872. Signataire du « manifeste des 363 » qui ouvre la crise constitutionnelle, il est réélu en octobre 1877 avec 65,41 % des suffrages et est confirmé comme questeur. L’essor possible, sinon probable, d’une carrière politique nationale s’interrompt par son décès prématuré le 11 mai 1878 à Versailles, à l’âge de 55 ans. Il est inhumé à Montbéliard, avec son épouse avec qui il avait eu deux enfants. Sa mémoire est associée à la monumentale sculpture qui domine Belfort.

Un cheminement administratif spécifique
Outre la résistance de Denfert-Rochereau, la prédominance francophone de l’arrondissement de Belfort dans le département du Haut-Rhin conduisit à le maintenir en France dans le traité de Francfort du 10 mai 1871, en contrepartie de trois communes de l’arrondissement de Briey alors encore en Moselle, car de nombreux soldats allemands y étaient tombés lors du conflit. « L’arrondissement subsistant du Haut-Rhin », disposant d’un « administrateur », qualificatif intermédiaire entre sous-préfet et préfet, malgré l’achèvement d’une « préfecture » en 1905, devient un département de plein exercice le 11 mars 1922, dénommé alors Territoire de Belfort, regroupant 105 communes mais sans sous-préfecture ni cour d’assises (toujours rattachée à celle de Vesoul). Lors de l’harmonisation des circonscriptions administratives du décret du 2 juin 1960, le Territoire de Belfort ne rejoint toujours pas l’Alsace, mais au niveau « régional » la Franche-Comté, puis en 2013 la Bourgogne-Franche-Comté.

Le non moins fameux lion sculpté

La statue de (Frédéric) Auguste Bartholdi, en grès rouge des Vosges au pied de la citadelle de Belfort, est commandée de manière discrétionnaire par le maire de la ville dès 1872 à l’artiste, Alsacien né et résidant à Colmar, aide de camp de Garibaldi en 1870, qui l’accepte sans solliciter de rémunération. Elle nécessitera 60 mois de réflexions et d’hésitations avant le démarrage des travaux sur place, à la main. Elle passe pour être la plus grande de France (10,56 mètres de haut pour 19,05 de long, selon les mesures de géomètres-experts en mai 2024, soit moins que les 11 et 21 m traditionnellement indiqués). Elle sera classée monument historique en 1931.

Le Lion de Belfort, sculpté par Auguste Bartholdi, commémore la résistance héroïque de la ville durant le siège de 1870. © Thomas Bresson – CC BY 3.0
Réplique, réduite au tiers de sa taille initiale, du Lion de Belfort en cuivre martelé placée place Denfert-Rochereau, Paris XIVe. © UlyssePixel – Adobe Stock
Réplique au dixième du Lion de Belfort situé à Montréal (Canada). © Emdx – CC BY-SA 3.0

La face du lion, gueule ouverte mais sans langue apparente (le Sphinx de Gizeh, source d’inspiration du sculpteur, a la bouche fermée), regarde à l’Ouest – exigence prussienne, paraît-il – mais montre ipso facto sa croupe à l’ennemi… Sa patte surplombe une flèche dont la pointe est, elle, tournée volontairement vers l’Est. La réplique parisienne, en bronze au tiers, trône aussi depuis 1880, après l’achat de la maquette en plâtre par la municipalité parisienne, au centre de la place éponyme dans le XIVe arrondissement, remplaçant fort judicieusement l’ancienne appellation de la « Porte d’Enfer ». À Montréal (Québec), la place Dorchester, boulevard René-Lévesque, comporte une autre réplique dudit lion, au 10e environ, offerte par la Sun life Insurance Company, à l’occasion du jubilé de diamant de la reine Victoria en 1897. C’était la première commande du sculpteur canadien G. W. Hill, né en 1861, réputé imitateur sinon même « plagieur » de sculptures antérieures réputées. Son socle comporte une fontaine et est orné d’écussons témoignant de réalisations techniques et de personnalités de l’« ère victorienne ». 

Au Panthéon
L’urne renfermant le cœur de Gambetta au Panthéon est accompagnée de la plaque ci-dessous qui met en valeur le nom de cinq militaires lors de la guerre de 1870-1871. Trois généraux dont Faidherbe (X1838 : portrait dans La J&R n° 776) et, singularité, deux colonels :
Si Denfert est passé à la postérité, l’exploit pourtant parallèle de Louis-Casimir Teyssier, à la citadelle de Bitche, reste très largement ignoré. Né à Albi en 1821, fils d’un lieutenant chevalier de la Légion d’honneur, celui-ci s’engage au 21e de ligne, alors en résidence à Cherbourg, unité d’infanterie dans laquelle il franchit tous les grades de caporal à capitaine. Blessé et fait prisonnier à Sébastopol en 1855, il échappe ensuite à la mort à Montebello le 20 mai 1859, une balle lui trouant la poitrine, lors du début de la campagne d’Italie. Chef de bataillon, il prend le commandement de la place forte de Bitche (en Moselle) en septembre 1870. Avec 3 000 hommes à peine, il résistera sept mois à 20 000 Bavarois et ne remettra la place, sur ordre de Thiers, qu’en mars avec les honneurs de la guerre. Il prend sa retraite de colonel en octobre 1880, se retire dans sa ville natale où il écrit des contes, appréciés, en dialecte albigeois, vrai « félibrige » jusqu’à sa mort en novembre 1916, à 95 ans. Joseph Joffre lui avait remis en 1913 la plaque de grand officier de la Légion d’honneur.


Le « Lion de Bellevue »

Né à Saint-Saulge dans la Nièvre, le 15 mai 1843, Édouard Thiers, sans lien connu avec son éponyme Adolphe, entre à Polytechnique en 1863, opte pour le Génie et sort de l’école d’application de Metz en 1867. Il est affecté en février 1870 comme second de Denfert Rochereau à la chefferie du Génie de Belfort et s’active à la mise en défense de la place ; il partage pleinement les vues, options et manières de son chef. Il est promu au grand choix capitaine dès juillet 1870, à l’entrée en guerre. C’est un des adjoints les plus remarquables du commandant de la place pendant le siège : il réussit le dynamitage du viaduc de Dannemarie le 1er novembre, ce qui contrarie fort la logistique prussienne, puis commande avec la plus grande énergie la redoute de Bellevue ; il en tirera le plaisant surnom de « lion de Bellevue » et recevra la croix de la Légion d’honneur dès avril 1871, à moins de 28 ans.

Il est affecté ensuite en Savoie, puis en région lyonnaise où il s’oriente vers une activité politique : conseiller général de Lyon en 1880, il échoue de peu aux législatives d’août 1881 avec 48,67 % des suffrages exprimés, puis honorablement lors d’une partielle à Villefranche en février 1882, recueillant 43,10 % des voix. Le scrutin de liste (« gauche radicale ») lors des législatives d’octobre 1885 lui permet de terminer 2e sur 11 pour entrer à la Chambre où il sera réélu en 1889. E. Thiers y intervient sur les questions militaires mais n’arrive pas à faire inscrire, digne héritier de Denfert, sa conception de la discipline librement consentie et d’obéissance active aux ordres… très proche de ce que sera le règlement de discipline militaire de 1966. Il meurt sans descendance avant ses 47 ans, le 8 février 1890. Il avait participé aux réflexions et travaux de construction du port de Vera Cruz au Mexique et s’était rendu sur place pour en voir l’achèvement ; à Mexico, assistant en spectateur à une réunion de la chambre des députés mexicaine, il y fut ovationné puis invité à s’asseoir à la droite du président de l’assemblée.

Le parallélisme de sa trajectoire de vie avec celle de Denfert-Rochereau est frappant.

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