ARIHM : la santé psychique au travail, une exigence de discernement et de durée


Fondée en 1991, l’association ARIHM s’est imposée comme un acteur de référence du monde
de l’entreprise, des politiques publiques de l’emploi et de la santé mentale. Spécialisée dans l’accompagnement des personnes confrontées à des troubles psychiques ou à des troubles du neurodéveloppement, elle intervient aussi bien dans les parcours d’intégration professionnelle
que dans les situations de maintien dans l’emploi. Entretien croisé avec ses deux dirigeantes,
Laurence Bernard, directrice administratif et financier, et le Dr Gisèle Birck, présidente fondatrice
et directrice médicale.
ARIHM existe depuis plus de trente ans. Dans quel contexte l’association a-t-elle vu le jour et quelle en était l’ambition fondatrice ?
Laurence Bernard – ARIHM a été créée en 1991, dans le prolongement direct de la loi de 1987, instaurant l’obligation d’emploi des personnes en situation de handicap. L’objectif initial était de créer un lien « opérationnel » entre le monde de l’entreprise et celui de l’insertion professionnelle de personnes présentant un handicap mental ou psychique.
Gisèle Birck – L’association est issue de l’expérience d’un IMPro implanté à Palaiseau et s’est construite dès l’origine en lien étroit avec l’École polytechnique, qui figurait parmi ses membres fondateurs. Cette genèse est déterminante. Elle explique que l’association n’a jamais été pensée comme un dispositif strictement médico-social, mais comme un espace de médiation entre des univers aux logiques différentes. Cette vocation demeure aujourd’hui pleinement d’actualité.
Les missions d’ARIHM ont-elles évolué au fil du temps ?
Laurence Bernard – Elles se sont profondément élargies. D’un champ initialement centré sur le handicap mental et psychique, nous sommes passés à une prise en charge plus large des troubles psychiques, cognitifs et, plus récemment, des troubles du neurodéveloppement. Aujourd’hui, ARIHM intervient sur l’ensemble du territoire national, tant auprès des entreprises que des acteurs publics de l’emploi.
Nous accompagnons des salariés et des agents publics exposés à un risque de « désinsertion » professionnelle pour des raisons de santé psychique, mais également des demandeurs d’emploi, en lien avec France Travail, Cap emploi et les Missions locales. En Île-de-France, ce sont entre 1 500 et 2 000 personnes qui bénéficient chaque année de nos dispositifs.
Gisèle Birck – Cette évolution est indissociable des transformations sociétales et des avancées « diagnostiques ». Les troubles du spectre de l’autisme, le TDAH ou encore les troubles cognitifs consécutifs à des accidents ou à des pathologies neurodégénératives occupent désormais une place significative dans nos accompagnements.
Quels types de troubles rencontrez-vous le plus fréquemment ?
Gisèle Birck – Nous intervenons sur l’ensemble du champ des pathologies psychiatriques : schizophrénie, troubles bipolaires, troubles obsessionnels, phobiques, états dépressifs sévères ou troubles anxieux. À cela s’ajoutent les situations de burn-out, les troubles du neurodéveloppement, ainsi que les séquelles d’AVC ou de traumatismes crâniens. Il convient toutefois de rappeler que si la santé mentale concerne chacun d’entre nous, notre action s’inscrit là où une atteinte durable vient compromettre la vie professionnelle et sociale.
Comment l’association est-elle structurée pour répondre à cette diversité de situations ?
Laurence Bernard – ARIHM compte aujourd’hui environ vingt-cinq collaborateurs. Nous avons fait le choix d’une équipe pluridisciplinaire réunissant psychiatres, psychologues, médecins, mais aussi des professionnels des ressources humaines, des sociologues, des assistants sociaux ou encore des ergonomes.
Cette pluralité de regards constitue l’un des fondements de notre approche. L’accompagnement ne peut être réduit à une lecture exclusivement médicale ou organisationnelle. Il suppose une compréhension fine des interactions entre la personne, le travail et le collectif.
Quel regard portez-vous sur la manière dont les entreprises appréhendent aujourd’hui les enjeux de santé mentale ?
Gisèle Birck – Le principal écueil tient au décalage des temporalités. L’entreprise est structurée par l’urgence et l’exigence de performance, tandis que les personnes confrontées à des troubles psychiques nécessitent un temps d’évolution qui leur est propre. Cette discordance est à l’origine de nombreux malentendus.
S’y ajoute souvent l’espoir implicite de solutions rapides. Or, les accompagnements que nous menons s’inscrivent le plus souvent dans une temporalité longue, de douze à dix-huit mois, indispensable à une stabilisation durable.
Comment ARIHM intervient-elle concrètement dans ces situations ?
Laurence Bernard – Nous sommes sollicités par les employeurs ou par les prescripteurs institutionnels. Nous intervenons en tant que tiers, en lien étroit avec le salarié, l’employeur et le médecin du travail. Notre rôle consiste à rechercher un « équilibre soutenable » entre les besoins de la personne, les contraintes économiques et l’organisation du collectif de travail.
“ L’inclusion ne peut être conçue comme un principe abstrait ou absolu. Elle suppose un engagement réciproque, des ajustements réalistes et, parfois, la reconnaissance de limites.”
Dr Gisèle Birck
Gisèle Birck – Cet équilibre est essentiel. L’inclusion ne peut être conçue comme un principe abstrait ou absolu. Elle suppose un engagement réciproque, des ajustements réalistes et, parfois, la reconnaissance de limites.
Avez-vous constaté une évolution du mal-être au travail ces dernières années ?
Laurence Bernard – Très nettement. Là où les demandes concernaient autrefois principalement une personne identifiée au sein d’un collectif stable, nous observons aujourd’hui une fragilisation plus globale des collectifs de travail. Le mal-être ne se concentre plus, il se diffuse.
Gisèle Birck – Il ne s’agit pas nécessairement d’une pathologisation généralisée, mais d’un durcissement des contextes professionnels, marqué par une perte de repères et de sens, accentuée notamment par la crise sanitaire.
Quelles évolutions des formes de travail vous paraissent bénéfiques, et lesquelles appellent, selon vous, une vigilance particulière ?
Laurence Bernard – Le télétravail, lorsqu’il devient exclusif, peut s’avérer délétère pour certaines personnes fragilisées. Le lien social demeure un facteur structurant et protecteur. Toute décision doit donc être appréciée au cas par cas.
Gisèle Birck – Les outils numériques et l’intelligence artificielle présentent la même ambivalence. Ils peuvent faciliter certaines compensations, mais également renforcer l’isolement ou la pression. Leur usage requiert un discernement constant.
Quels leviers permettraient, selon vous, d’améliorer encore les dispositifs d’accompagnement ?
Laurence Bernard – Un angle mort demeure : l’absence de solutions pour les personnes en difficulté psychique qui ne bénéficient pas d’une reconnaissance administrative du handicap. Sans ce cadre, les moyens font défaut.
Gisèle Birck – Plus largement, la formation des dirigeants et des managers à ces enjeux constitue un levier majeur. Une compréhension minimale des troubles psychiques transforme profondément la manière d’aborder les situations.
Vous soulignez également la question, encore peu visible, de la santé mentale des dirigeants eux-mêmes.
Que constatez-vous ?
Laurence Bernard – Les dirigeants supportent une charge de responsabilité et d’exposition considérable, sans disposer de véritables espaces de régulation. Cette fragilité demeure largement tue, alors même qu’elle conditionne l’équilibre de l’ensemble de l’organisation.
Lorsque la direction vacille, c’est toute la structure qui se trouve fragilisée. La prévention à ce niveau relève autant d’un enjeu humain que d’un impératif de gouvernance.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux dirigeants et décideurs publics qui vous lisent ?
Gisèle Birck – Ne pas attendre que les situations deviennent irréversibles. Plus l’intervention est précoce, plus l’accompagnement peut être ajusté et efficace.
Laurence Bernard – Il faut accepter la nécessité d’un temps utile. En matière de santé psychique, les solutions durables se construisent dans une démarche partagée, exigeante, mais seule à même de préserver à la fois les personnes et les collectifs de travail.



