Alfred DREYFUS, une affaire polytechnicienne

Par Serge DELWASSE (X86)
Par Olivier HERZ (X79)

L’affaire Dreyfus a suscité une littérature considérable, avec des approches nombreuses et variées. Les X s’y sont d’ailleurs essayé. Par exemple, Hubert Levy-Lambert (X1953) tente une analyse systématique, recensant l’exhaustivité des X dont le nom apparaît tout au long de l’affaire, tandis que d’Esclaibes (X1969) imagine ce qui ressemble bien à une théorie du complot (La Jaune et la Rouge numéro 501, janvier 1995 Le centenaire de l’affaire Dreyfus (1878)). Néanmoins, ainsi qu’Alexandre Moatti le souligne, « le fait que Dreyfus ait été élève de Polytechnique reste un angle de vue à approfondir dans la perspective de l’ “ Affaire ” ».

NB : Il ne faut pas prêter attention à la grande volatilité des courbes relatives aux Juifs, qui s’explique tout naturellement par « la loi des petits nombres », pour mieux s’attacher à l’évolution dans la durée.

Vous commencez à entrapercevoir notre théorie : l’affaire Dreyfus n’est pas un complot antisémite de l’Armée, mais un complot antisémite de l’Artillerie…

L’analyse des courbes ci-dessus montre : Les Juifs, parfaitement assimilés, faisaient les mêmes choix de carrière que les autres :

  • “ L’Affaire ” a eu, entre 1894 et 1899 – ne pas oublier le décalage de deux ans entre le quantième de promo et le choix des corps -, un impact certain – mais limité si l’on compte en nombre et non en pourcentage – sur le taux de démissions, i.e. de non-choix d’un corps. Dès 1900, le taux revient à la normale. Les Juifs ne sont pas rancuniers.
  • A contrario, le lecteur attentif aura remarqué que parmi les officiers des Armes, l’Artillerie est délaissée, entre 1896 et 1906, au profit du Génie…

Les X pour, les X contre

A cet endroit de la démonstration, il est nécessaire de demander au lecteur de se rapporter au petit tableau ci-dessus pour comprendre la sociologie des 4 armes.

Recrutement
arme Polytechnique Saint Cyr
à pied génie infanterie
monté artillerie cava​lerie
  • les armes dites « de mêlée », l’Infanterie et la Cavalerie, sont réservées, en recrutement direct, aux cyrards – dont, il faut le rappeler, les promotions étaient beaucoup plus nombreuses que celles de l’X – plus de 300 par an.
  • les armes dites « savantes », parce qu’on y faisait soit des maths – l’Artillerie- soit de la mécanique – le Génie, étaient, elles, réservées au X, qui étaient environ une centaine par an jusqu’en 1871. Après la défaite, et la reprise en main de l’armée par les républicains, reprise en mains qui a atteint son apogée avec la démission du Général André en 1904, le nombre des X augmente significativement jusqu’ à 200. Néanmoins, les chiffres sont éloquents. En 1888, il y avait (source Detaille) :
  • 144 régiments d’infanterie,
  • 89 de cavalerie, contre…
  • 38 d’artillerie,
  • 12 du génie.
  • Traditionnellement l’Artillerie et la Cavalerie, armes montées, sont l’apanage de l’aristocratie. Par exemple, sur les 106 X dont le nom comporte une particule qui ont choisi une carrière militaire entre 1848 et 1905, on compte 4 officiers de Marine, 1 ingénieur hydrographe, 6 GeuMeu (le Génie Maritime), 7 artilleurs coloniaux, 6 sapeurs et… 82 artilleurs !

En reprenant les vieux poncifs de la vieille France catholique, royaliste et antisémite, on pourrait donc s’attendre à trouver une différence de comportement entre les X sapeurs et les X artilleurs. Nous avons donc pris le tableau exhaustif des X établi par Hubert Lévy-Lambert, retenu les artilleurs, ôté les Juifs qui y sont mentionnés, ôté ceux qui sont considérés comme neutres du point de vue de « l’Affaire », et ça donne les graphes ci-après.

A noter que, par convention, tous ceux qui ont aidé Dreyfus ou pris position en sa faveur sont qualifiés de dreyfusards, ou de « pro- » quand bien même ils n’auraient été qu’honnêtes intellectuellement, puisque, nous le rappelons, Dreyfus était innocent.

A noter ici que, après 1900, on commence à trouver des « bons » parmi les artilleurs, conséquence probable de la reprise en mains de l’armée par le Général André (lui même, vous l’aurez deviné, … artilleur)

Finalement, qui étaient les vrais « méchants » ?

Indubitablement, outre certains individus comme du Paty de Clam et Henry,

  • Les deux caissiers de la promo d’Alfred Dreyfus(1878), Beaufrère et Crozier, tous deux … artilleurs !, qui n’ont pas, semble-t-il, cherché à mobiliser leurs cocons pour défendre un cocon.
  • La grande majorité des généraux qui sont intervenus dans « l’Affaire », au nom du fameux honneur de l’armée, reconnaître son erreur étant perçu comme une preuve de faiblesse indéniable.

  • Les différents ministres de la guerre, au nom probablement de la raison d’État
  • Et la SAS, ancêtre de l’AX, qui, rappelons le, sans base légale, a omis Dreyfus de l’annuaire des anciens – annuaire qui avait, à l’époque où l’Ecole ne délivrait pas de diplôme, valeur officielle donnant le titre d’ancien élève – et l’a exclu de la liste de ses membres dès sa condamnation de 1894… C’est à notre connaissance, le seul cas, Bastien-Thiry, Bichelonne et quelques autres ayant toujours gardé leur place. L’occasion se présentera d’évoquer à nouveau dans une prochaine étude le rôle de l’AX et des influences réactionnaires qui ont pu s’y exercer.

Pour finir, nous allons, non pas tuer, mais au moins sérieusement écorner quelques légendes dites urbaines :

  • Dreyfus, premier Juif à l’Ecole de Guerre ? peut-être. Il faut néanmoins rappeler que cette dernière n’avait été créée en 1876. entre 1864 et 1877, seuls 44 juifs avaient opté pour un corps d’officier des Armes. Un sur 44, c’est peu, mais ça doit être assez proche du taux de sélection de l’époque pour entrer à l’ESG
  • Dreyfus, premier Juif à l’Etat-Major ? Peut-être. C’est quand même peu probable. Ce qui est certain c’est qu’il était le seul juif à cette époque.

Ce qui n’était donc probablement à l’origine qu’une cabale, née, au sein dans ce même Etat-Major, de l’antisémistisme de quelques officiers (Boisdeffre – fantassin, Paty de Clam – fantassin, Sandherr – chasseur, Henry – fantassin) a donc prospéré dans le petit milieu des officiers d’artillerie. L’esprit de corps et les convictions des uns et des autres ont fait le reste.

En 1907, Dreyfus après avoir été blanchi et réintégré dans son grade, a eu l’immense honneur d’être réintégré dans l’annuaire des anciens. Trente-quatre ans plus tard, en 1941, l’École classera « bis » les Juifs, Juifs dont elle limitera le recrutement à 3%…

Remerciements

Les auteurs tiennent à exprimer leurs remerciements à Alexandre Moatti (X1978), qui, tout en ne partageant pas l’intégralité de leurs analyses, a eu la gentillesse de les guider dans leur réflexion et dans la rédaction de ce papier.

Ils doivent également beaucoup à Olivier Azzola, archiviste de l’Ecole, pour son aide précieuse.

Ils remercient également leurs relecteurs anonymes, EdCT, LF, JCD, HK et quelques autres.

Enfin, ils tiennent à rendre hommage à Hubert Levy-Lambert (X1953) sans lequel leur analyse n’aurait été que partielle.

Bibliographie

Outre l’Affaire, de Jean-Denis Bredin, qui fait référence, et les différents liens donnés dans le corps du texte, on pourra consulter :

Bonus

Yaelle Gorin, Xette 2008, a réalisé 4 panneaux, sous la direction d’Alexandre Moatti (X1978) et de la Sabix. Ils ont été accrochés début 2015 à l’X, bien en évidence, dans le sesqui menant du Grand Hall à la Scolarité.

Une sélection des commentaires postés sur Kablages

Mulhousien comme mon ancien j’ai été toute mon enfance/jeunesse bercé par cette hénaurme bataille /injustice franco/française depuis 1890 et initiée par mon compatriote SCHEURER-KESTNER puis mon ancêtre stasbourgeois STAEHLING ,rival de SIEGFRIED alsaciens venus à Paris cofonder Sc/Po circa 1875,pour compenser le Traité de Franckfort ‘1871) humiliante défaite..Ne pas oublier la composante technologique:les secrets du canon de 75,gloire X bien oubliée,qui sauvé la France à la MARNE (sept 1914) font partie du dossier de notre camarade. Amitiés

DARD X 51

Une démonstration que, contrairement aux échecs, l’ordinateur ne peut pas encore remplacer l’homme. Par ailleurs, j’ai l’impression que les résultats de ce travail de romain semblent refléter l’opinion française de l’époque.

En fait, être dreyfusard ne signifiait pas ne pas être antisémite. Il semblerait, d’après leurs biographes, que Clémenceau et Jaurès aient été antisémites. Mais ils se sont battus pour la justice.

En revanche, Bony de Castellane, qui ne semblait pas spécialement antisémite d’après ses mémoires, était anti dreyfusard au nom de l’intérêt supérieur de l’armée et du pays. Rien n’est simple.

Curieusement, tous semblaient dire que la personnalité de Dreyfus servait mal sa cause. Et que son frère Mathieu, aurait fait un innocent plus sympathique. Mais c’est une autre histoire.

Christophe Faurie

Attribuer le caractère « juif » (avec des débats sous jacents et des controverses sur la nature de ce caractère d’appartenance ou d’exclusion à ???) par la simple analyse des noms et prénoms, me paraît bien fragile!

Je me nomme Denis OULES (mon père Raoul OULES et ma mère Irma VERGELY): que suis je?

Cela me rappelle une bonne histoire bien connue de potache, étudiant en ornithologie, passant un examen dans cette discipline…

Denis OULES

Réponse de Serge Delwasse

Mon cher camarade, comme indiqué, quand nous avions un doute, nous avons écarté le camarade de la liste.

Par ailleurs, comme également indiqué, ce qui était vrai en 1830 ou 1850 ne l’est plus aujourd’hui, et nous nous garderions bien de la même étude sur la promo 2015.

amitiés
Addendum de Serge Delwasse

Deux anecdotes qui me sont transmises par notre camarade François Mayer : Deux anecdotes à propos de Dreyfus et de l’Affaire.

* Le jour où le Président Félix Faure a connu la fin que l’on sait, il avait rendez-vous (après) avec le Prince Albert de Monaco. Celui-ci voulait l’informer d’une conversation qu’il avait eu avec Guillaume II, au cours de laquelle ce dernier lui avait confié que Dreyfus n’était pas celui qui avait livré les plans à l’Allemagne. Bien entendu, ce rendez-vous a été annulé. Dommage!

* Mon grand-père a entendu un jour Alfred Dreyfus dire: « Il n’y a jamais de fumée sans feu »…

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