Alexis Lanternier (X02), un Français qui tient tête aux grands

Pour Amazon, il a vendu des jeux vidéo sans être vraiment gamer, et il dirige aujourd’hui une plateforme musicale sans pour autant se sentir particulièrement mélomane. Car Alexis Lanternier, directeur général de Deezer, appartient à cette famille de dirigeants qui se laissent guider par la curiosité et le goût du concret plutôt que par la passion. Ce qu’il aime, c’est comprendre comment les choses fonctionnent, puis les remettre en mouvement, qu’il s’agisse d’une entreprise prometteuse ou d’un cœur arrêté sur le trottoir, comme ce jour où, jeune pompier volontaire à Marseille, il a vu la vie revenir sous ses yeux.
Car, avant les différentes expériences managériales, il y eut le service militaire. Alexis Lanternier voulait « être utile », il le fut. Une femme accoucha à l’arrière de son camion, un homme victime d’un infarctus retrouva un pouls après trente minutes d’acharnement. Ces images fortes lui sont restées. Né en Californie, au hasard d’une affectation professionnelle de ses parents ingénieurs, il a grandi en France et a ensuite abandonné sa double nationalité américaine (« trop de paperasse et de coût pour la conserver ! », dit-il avec humour, comme un contrepoint à son parcours bien ordonné). Élève pragmatique, il avait choisi l’École polytechnique et les études d’ingénieur moins par passion pour les sciences que par goût de la méthode. « C’était, dit-il, une façon de me laisser des portes ouvertes. » La suite de sa carrière en offre la démonstration : conseil, e-commerce, distribution, musique en ligne – autant de virages empruntés avec un naturel désarmant.
La graine du numérique
C’est au cours d’une mission à Chicago, en 2010, pour le Boston Consulting Group, que la graine du numérique a germé. Il y découvrit l’importance de l’e-commerce dans la vie quotidienne américaine : « On pouvait tout commander en ligne, alors qu’en France c’était encore limité à quelques gammes de produits, comme les livres. » Il rejoint donc, fort logiquement, Amazon, où il s’occupe des jeux vidéo. De cette période, il garde le souvenir de négociations épiques avec Nintendo ou Sony, et un léger remords : « En travaillant pour le géant américain, j’ai sans doute contribué à freiner le développement des plateformes françaises comme Cdiscount », admet-il avec lucidité.
En 2014, nouveau virage : direction Singapour, où il rejoint Lazada, start-up d’e-commerce promise à une ascension fulgurante. « Quand on veut s’opposer à Amazon, on trouve toujours des amis », sourit-il : il s’allie alors avec Uber et Netflix pour bâtir un front commun contre son ancien employeur, alors peu implanté en Asie du Sud-Est. Lazada sera finalement rachetée par l’entreprise chinoise Alibaba. Et son épouse, diplômée de l’ESSEC, en profitera pour changer de vie : elle passera le CAPES de mathématiques et commencera à enseigner – à Singapour, puis à Toronto, aujourd’hui à Versailles.
Le retour en France
Car le couple poursuit ensuite son périple au Canada, où Alexis Lanternier rejoint Walmart. Sa mission : mettre en place le e-commerce entre les quatre cents magasins répartis de Montréal à Vancouver. Un défi logistique à la mesure du pays, relevé sans perdre le goût du sport – il s’essaie alors au hockey sur glace – ni celui du tourisme, qu’il pratique avec enthousiasme. Mais la France finit par lui manquer.
De retour à Paris, il fonde avec un camarade polytechnicien, Pierre Poignant, X98, une start-up au nom joyeusement programmatique : Branded. Leur idée ? Racheter de petits « bizness » inventifs – ceux des Géo Trouvetout modernes – et les aider à développer la vente en ligne de leurs produits. Certains fabriquaient des détergents organiques qu’on pouvait avaler sans danger, d’autres du dentifrice sans fluor. L’entreprise fusionne bientôt avec une société américaine pour devenir Essor : le mot dit bien ce qu’il cherche.
Deezer, mais pas que
C’est alors qu’il rejoint Deezer. Là encore, il ne s’agit pas véritablement de passion, mais de conviction. Il admire ainsi la singularité d’une entreprise française capable de tenir tête à Spotify et Apple Music, en misant à la fois sur le partage entre utilisateurs et sur le lien direct avec les artistes. Il se félicite par ailleurs que sa plateforme ait joué un rôle décisif pour permettre une meilleure rémunération des créateurs et qu’elle ait récemment mis en place un système de détection des musiques générées par intelligence artificielle – une innovation qui n’a pas manqué de susciter quelques débats dans le milieu.
“L’effort, la régularité, la simplicité.”
Même s’il reconnaît avoir été gagné par la passion de la musique des équipes de Deezer, Alexis Lanternier conserve une petite préférence pour la nature et le sport, où il retrouve les vertus qu’il chérit : l’effort, la régularité, la simplicité. Il garde d’ailleurs un œil sur « Mission Potosí », l’association qu’il avait fondée durant ses études avec quelques camarades, pour aider les enfants des mineurs boliviens à évoluer dans d’autres filières. C’est sans doute là que bat la vraie mesure de son tempo.




