Alexandre Zapolsky : « LINAGORA, la troisième voie numérique »

Alexandre Zapolsky : « LINAGORA, la troisième voie numérique »

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Alexandre ZAPOLSKY

Fondateur de LINAGORA en 2000 à tout juste 23 ans, Alexandre Zapolsky a fait du logiciel libre le levier d’une ambition politique : offrir à la France et à l’Europe une véritable troisième voie numérique, indépendante des GAFAM comme des géants chinois. Vingt-cinq ans plus tard, LINAGORA est un acteur reconnu du cloud et de la collaboration open source, avec sa suite Twake, alternative à Microsoft 365, déployée jusque dans les institutions publiques et à l’étranger. Rencontre avec un entrepreneur convaincu que la souveraineté numérique commence par le courage de choisir.

Vous avez créé LINAGORA dès la fin de vos études. D’où vient cette conviction précoce qu’il fallait proposer une alternative française ?

À la fin des années 1990, l’expression souveraineté numérique n’existait pas encore. Je sortais de Télécom École de Management et je constatais déjà notre dépendance croissante à des logiciels américains : Microsoft, Oracle, IBM… J’ai alors imaginé qu’il était possible de bâtir un numérique français et européen, fondé sur le logiciel libre.

À 23 ans, tout le monde (ou presque) en riait : un étudiant sans réseau qui voulait concurrencer Microsoft ! Et pourtant, un quart de siècle plus tard, nous migrons des gouvernements entiers, comme celui de l’île Maurice, vers Twake, notre alternative open source à Microsoft 365. Cette conviction, devenue projet industriel, est ainsi aujourd’hui une réalité internationale.

Vous parlez souvent de « troisième voie numérique ». Comment la définir ?

Cette expression, je l’emploie depuis près de vingt-cinq ans. La troisième voie numérique désigne une approche européenne fondée sur la liberté de choix et l’indépendance technologique. Elle repose sur quatre piliers : la souveraineté technologique ouverte, l’éthique concernant le respect de l’intimité numérique de nos utilisateurs, l’innovation collaborative et un modèle économique durable et équilibré vis à vis de nos clients.

Contrairement aux modèles fermés des GAFAM et des BATX, cette voie mise sur l’open source, qui garantit transparence et réversibilité. Les données et les codes sont accessibles, auditables et adaptables. C’est aussi une approche profondément éthique : la protection des données et le respect de la vie privée sont intégrés dès la conception (Privacy by Design). Enfin, elle valorise l’innovation coopérative. Nous participons par exemple activement à des projets innovants comme LLM4All ou OpenLLM-France, un consortium associant notamment l’École polytechnique et d’autres partenaires prestigieux pour développer une IA générative éthique et 100 % open source. Cette approche démontre qu’il est possible d’innover tout en respectant nos valeurs françaises et européennes : transparence, éthique, respect des libertés individuelles.

Nous avons les compétences pour inventer ensemble, chercheurs, entreprises, institutions, afin de construire des communs numériques durables. C’est surtout une réelle volonté collective et le courage des décideurs qui nous manquent.

Vous insistez sur le coût économique de cette dépendance. Pouvez-vous la chiffrer ?

Oui. Une étude du cabinet Asterès pour le CIGREF, le club informatique des grandes entreprises françaises, a évalué à 264 milliards d’euros par an le coût de la dépendance européenne aux logiciels américains, dont 56 milliards pour la seule France. C’est presque autant que notre déficit énergétique !

Réduire ne serait-ce que d’un tiers cette dépendance compenserait nos débats récurrents sur les 15 milliards d’économies budgétaires : c’est un enjeu macroéconomique majeur et une question de souveraineté stratégique.

La résilience économique constitue un bénéfice crucial. Le logiciel libre crée un écosystème économique local, générant des emplois qualifiés et de la valeur ajoutée sur le territoire européen. Ce modèle, qui dorénavant fait ses preuves, repose sur des acteurs nationaux et assure une vraie distribution plus équitable de la richesse créée.

Vous avez mentionné Twake, votre Digital Workplace. Que propose-t-elle ?

Twake est une suite collaborative open source de nouvelle génération : messagerie, visioconférence, stockage, édition de documents mais augmentés à l’intelligence artificielle. Nous l’avons conçue pour répondre aussi bien aux besoins des administrations qu’à ceux des entreprises privées. Elle équipe déjà des institutions européennes et des acteurs du
CAC 40, et surtout, elle garantit que les données restent protégées par le droit français ou européen.

Mais cela ne veut pas non plus dire que la souveraineté doit être un luxe uniquement réservé aux grandes entreprises. Nous proposons notre suite en mode SaaS, hébergée en France (chez OVH), et accessible gratuitement jusqu’à un certain niveau d’usage. Une TPE, une association ou un journaliste indépendant peut ainsi créer une adresse MonNom@twake.app et bénéficier d’un environnement complet, sans dépendre des GAFAM. C’est notre manière de « dégafamiser » le quotidien numérique, et ce pour tous.

La protection des données reste un sujet sensible. Est-ce encore un combat de principe ou de sécurité ?

C’est d’abord une question de sécurité et de souveraineté. Les grandes plateformes étrangères ne sont pas neutres : elles répondent à leurs lois nationales, qui s’imposent même à leurs filiales européennes. Quand une entreprise française utilise un service américain, elle s’expose aux lois extraterritoriales votées par Washington. Ces risques économiques et stratégiques sont bien réels, comme dans le cas de ces juges de la CPI mis sous sanction que les USA ont privés d’accès à leurs services numériques, ou le cas de cet avocat qui s’est vu supprimer l’accès à ses fichiers sur Google Drive.  

Notre modèle, au contraire, repose sur une IA et une infrastructure hébergée dans notre pays, souvent sur OVH Cloud, opérées de manière totalement transparente. C’est ce qui fonde la confiance dans notre écosystème. Nous nous sommes notamment organisés pour ne pas être susceptible de tomber sous le coup des lois extraterritoriales américaines (Cloud Act et FISA). Nous offrons donc une protection réelle à nos utilisateurs, c’est ce que nous appelons la souveraineté numérique réelle. 

Vous revendiquez une « good tech » et une gouvernance indépendante. Comment cela se traduit-il dans
votre capital et vos recrutements ?

Nous avons racheté nos actionnaires financiers pour préserver notre indépendance et éviter leur désir de revente à un fonds étranger. Cette cohérence attire des talents qui veulent mettre leurs compétences au service d’un projet utile : des ingénieurs issus des meilleures écoles, mais aussi des profils expérimentés comme l’ancien général de gendarmerie Xavier Guimard (X90).


“ La souveraineté, ce n’est pas un slogan : c’est un choix quotidien de liberté et de responsabilité.”

Notre promesse est simple : 100 % du code produit est partagé sous licence libre, l’innovation est ouverte, et l’éthique n’est pas un slogan marketing mais un véritable cadre d’action.

Vous plaidez pour une « souveraineté partagée ». Qu’entendez-vous par là ?

L’open source rend la souveraineté partageable. Quand je développe un logiciel libre en France, le Vietnam ou la Tunisie peuvent l’adopter, l’adapter et en faire un levier de leur propre autonomie numérique. La résilience technologique se trouve en réalité renforcée par cette diversité géographique.

Ce n’est pas un jeu à somme nulle, mais un cercle vertueux : plus les communs numériques se diffusent, plus chaque pays gagne en indépendance. LINAGORA travaille d’ailleurs avec plusieurs États qui veulent, comme la France, s’émanciper des plateformes propriétaires. 

Nos équipes sont aussi réparties à travers l’entièreté du globe. En nous appuyant sur elles, nous avons créé un modèle de développement robuste et adaptable, capable de résister aux aléas géopolitiques tout en maintenant notre indépendance.

L’État français doit-il, selon vous, redevenir éditeur de logiciels publics ?

Pour les logiciels les plus courants et standards, ma réponse est très claire : non. L’État ne devrait pas essayer d’être un éditeur de logiciels en concurrence directe des éditeurs privés dont c’est le métier pour certains depuis plus de 20 ans. D’une manière générale, je pense que l’État devrait se concentrer sur ses missions régaliennes : impôts, défense, justice, éducation. Je pense qu’il en est de même dans le numérique.

L’État devrait concentrer ses efforts pour créer les applications métiers dont il est le seul à avoir le besoin comme les logiciels de collecte des impôts. Il est d’ailleurs très fort dans ce domaine et les informaticiens de la DGFiP ont démontré toutes leurs compétences dans la mise au point de services numériques de grande qualité. Mais diable pour quelle raison l’État, que ce soit au travers de la Dinum ou de certaines directions du numérique, développe-t-il des outils génériques collaboratifs comme la messagerie ou la visioconférence ? Nous préférerions que ces briques soient co-construites avec les acteurs privés français maîtrisant ce savoir-faire et capables aussi de l’exporter. Vouloir tout internaliser sous prétexte de souveraineté est une erreur industrielle que nous payons déjà cher. Cela affaiblit l’écosystème national au lieu de le renforcer. Je suis persuadé que la bonne approche, c’est la co-construction de communs numériques, financés par la commande publique mais développés et opérés par des entreprises souveraines. 

Je lance un appel solennel à l’État : arrêtez de développer seul, de votre côté, et travaillons ENSEMBLE. Les acteurs de la filière « Logiciels et solutions numériques de confiance » sont prêts à travailler avec vous et pour vous. L’État ne peut pas être notre concurrent. Nous avons déjà suffisamment à faire face aux GAFAM !

Vous évoquez souvent le « courage » comme condition du changement. Pourquoi ?

Parce qu’il faut du courage pour rompre avec nos habitudes. Former des ingénieurs sur Microsoft et leur demander ensuite d’adopter du logiciel libre, c’est contradictoire. Si les grandes écoles y compris Polytechnique, choisissent d’utiliser des solutions open source, elles formeront des générations capables de décider autrement. La souveraineté numérique n’est pas qu’une question technique : c’est une culture du choix éclairé, une forme de civisme industriel. Dans ce cadre, je salue d’ailleurs la pertinence de choix récent de Polytechnique de renoncer à son passage à Microsoft 365.

La facilité pour un dirigeant qu’il soit politique ou d’entreprise c’est de faire le choix des GAFAM. Surtout que ces acteurs font tout pour le convaincre qu’il s’agit du bon choix. Chacun des Bigtech utilise 50 % de son budget en communication, marketing et lobbying. Ils ne sont pas prêts à laisser s’envoler les milliards de vente qui font leur puissance et leur valeur. Ils mettent tout en œuvre pour conserver et augmenter leur part de marché. Et pour cela ils utilisent tous les moyens possibles. Ils sont ainsi partout, à sponsoriser tous les évènements, à convaincre les dirigeants que, sans eux, ils n’innoveront pas assez, pas assez vite, et que dans le fond s’ils sont des dirigeants modernes, alors ils doivent faire le choix des GAFAM.

Mais les masques tombent. 

Une nouvelle génération de dirigeants qui ont fait toutes leurs études, puis leur carrière, avec (ou dans) le numérique et qui comprennent comment ces sujets-là fonctionnent, ne se laissent plus raconter de chimères. Ils ont compris que les GAFAM faisaient plus souvent partie du problème que de la solution : que quand on est une banque, non, il n’est pas normal de dépenser 6 milliards d’euros pour son informatique ; que les dépendances numériques n’étaient plus supportables, surtout qu’il existait des alternatives qui font aussi bien, voire mieux, pour beaucoup moins cher ; et que, finalement, tout cela est principalement du marketing et de la communication. 

Il faut du courage pour changer les choses. 

J’ai un message pour vos lecteurs : « Vous avez tous un super pouvoir ! ». Le super pouvoir de dire « non » et choisir les solutions qui vous conviennent vraiment. Quand on est client on a toujours le pouvoir d’acheter, ou, pas. 

La 3e voie numérique est possible. La souveraineté numérique réelle est possible. C’est une question de choix. C’est ce qu’ont rappelé avec force, le 18 novembre, à Berlin, le Chancelier Merz et le Président Macron lors du sommet européen pour la souveraineté numérique. 

Dans un futur proche, la pression citoyenne jouera aussi certainement un rôle croissant. La sensibilisation du public aux enjeux de souveraineté numérique pousse les institutions à privilégier des solutions respectueuses des libertés individuelles et de l’intérêt national. Cette démarche de conviction doit donc s’inscrire dans une stratégie globale de transformation numérique. En combinant arguments économiques, sécuritaires et sociétaux, les institutions publiques et les acteurs privés seront de plus en plus nombreux à développer leur indépendance technologique.

Enfin, comment voyez-vous la place de la France dans ce nouvel équilibre mondial ?

Nous avons tout : la recherche, les ingénieurs, les infrastructures. Ce qui nous manque, en plus du courage de faire que je viens d’évoquer, c’est la confiance dans la durée.

L’Europe en 15 ans a créé trois fois moins de valeur que les États-Unis (le PIB US a été multiplié par deux de 2010 à 2024, celui de l’UE n’a progressé que de 30 %), essentiellement parce qu’elle a laissé filer la révolution numérique. Il est temps de réindustrialiser notre avenir digital, de prendre les décisions courageuses nécessaires en faveur de nos acteurs européens de la technologie et de rappeler que cet enjeu est un enjeu collectif. Chacun a un rôle à jouer : citoyens, ingénieurs, décideurs. Nos emplettes sont nos emplois, nos clics aussi.  

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