Magazine N°700 Décembre 2014 - Expressions
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Ferdinand TOMARCHIO (01)

Articles du Dossier

Par Ferdinand TOMARCHIO (01)
Par Jean-Pierre BOURGUIGNON (66)
Par Benoît GENUINI (73)
Par Étienne De BASQUIAT (13), membre du binet X-Entreprises

Un voyage fictif à São Paulo

L’auteur, Ferdinand Tomarchio, actuellement au Brésil, inspiré par les Lettres persanes de Montesquieu, imagine le voyage fictif d’un cadre à São Paulo.

Sao-Paulo vu d'avion
Avant d'atterrir, l'avion a survolé des immeubles t
ous plus hauts les uns que les autres.© SNEHIT - FOTOLIA

Vendredi 13 juin 2014. L’avion pour le Brésil s’envole, l’aéroport CDG disparaît sous les nuages. Je repense à ce matin. Mon supérieur m’a demandé de me rendre dès que possible au Brésil pour y rencontrer intuitu personae notre partenaire local chargé d’assurer la promotion et la distribution de nos produits. « Il ne respecte plus les délais contractuels ! », a-t-il ajouté, « l’activité ne croît pas au rythme prévu, il faut aller sur place pour régler tout ça ».

Arriver à bon port

Je n’hésite pas bien longtemps : la Coupe du monde de football a commencé hier soir et c’est mon premier déplacement dans ce pays. Certes, les bureaux du partenaire sont à São Paulo, donc, pour les plages de Copacabana, c’est raté.

“ Aucun problème à l’immigration ”

Je compte me rattraper en jouant les touristes avant la réunion de lundi. Un film « cinéma du monde » (j’aime vivre dangereusement) et un repas plus tard, je ferme les yeux rapidement.

Samedi 14 juin. À l’arrivée à l’aéroport international de Guarulhos, première surprise : je n’ai aucun problème à l’immigration. On m’avait prédit les pires maux de la Terre, en particulier en cette période de Coupe du monde, mais en lieu et place de la police militaire, je n’ai été retardé que par les hôtesses Mastercard bien décidées à me vendre des produits duty free, malgré les prix exorbitants affichés.

Moi qui m’attendais à un « pays en voie de développement ». Tout semble plus cher qu’à Paris.

Avoir de l'argent liquide

À la sortie de l’aéroport, je distingue mon nom parmi la forêt de pancartes agitées par des chauffeurs. Le mien s’appelle João – se prononce « Joohan ». Il m’invite à monter et se connecte sur Waze1.

“ Je ne peux m’empêcher de me demander quel est le prix d’une vie ici, à São Paulo ”

« Qual é o seu destino ? » (« Quelle est votre destination ? ») me demande-t-il. Je lui glisse un papier avec l’adresse de mon hôtel et crois comprendre grâce à mes rudiments d’espagnol qu’il m’annonce une course estimée à quarante minutes pour le centre-ville.

Je suis assez perplexe, on m’avait dit qu’il fallait bien prévoir entre deux et trois heures. Du reste, avant d’atterrir, l’avion a survolé pendant au moins vingt minutes des immeubles tous plus hauts les uns que les autres. Je me laisse conduire avec confiance, le paysage défile derrière la vitre teintée, et avec lui mes premières images du Brésil.

Je cherche mes premiers palmiers, quelques terrains de beach-volley ou des enfants tapant dans un ballon. À droite, une prison. Un peu plus loin à gauche, une publicité pour le dernier Samsung, et derrière, ce qui me semble être une favela. Puis une deuxième.

Par acquit de conscience, je me plonge dans le petit guide de sécurité « Brésil » qui m’a été communiqué par mon entreprise. « Premier conseil : toujours avoir de l’argent liquide sur soi en cas d’agression. » Mais bien sûr. Combien faut-il prévoir ? 50 réais ? 1 000 ? Je ne peux m’empêcher de me demander quel est le prix d’une vie, ici, à São Paulo.

Braquer les clients

Favela à São Paulo.
Favela à São Paulo.  © LULU - FOTOLIA

« Deuxième conseil : toujours réagir avec pragmatisme, en particulier lors d’une arrastão. » Je prends connaissance avec angoisse de ce sport national qui consiste à braquer les clients d’un restaurant et des plages entières, le plus souvent par des enfants délaissés d’une favela ou un drogué en manque. Je ne sais pas comment je réagirais. Je croise les doigts pour ne pas avoir à le savoir.

« Troisième conseil : ne pas sortir seul, le soir. » Effectivement, un ami de mon fils, VIE2 à São Paulo, a été retrouvé mort par la police un dimanche matin, après une nuit en boîte, dans un quartier prisé par les étudiants. Sa mort n’a jamais été élucidée.

Rien de bien réjouissant. Je lève le nez : nous arrivons à l’hôtel, chic, dans un quartier, chic. La vision des favelas et les mises en garde de mon guide s’estompent rapidement lorsque, entrant dans le hall, je découvre le luxe improbable d’un gigantesque lustre suspendu dans la lumière.

Plage ou course à pied

L’après-midi, visite, mais pas du centre-ville (un autre ami de mon fils s’y est retrouvé avec un couteau sous la gorge au bout d’à peine dix minutes). Donc plutôt le parc Ibirapuera qui longe un des quartiers les plus aisés de São Paulo. Le décor est magnifique, mais apparemment je n’ai pas le bon dress code.

Le pont du Millenium et la cathédrale de São Paulo.
Le pont du Millenium et la cathédrale de São Paulo.  © © PIXELSHOP - FOTOLIA

Ici c’est torse nu, le t-shirt en boule à la main. Les pectoraux saillants et abdos taillés finement. Mieux vaut que je garde ma chemise. Je m’attendais à voir des femmes aux corps superbes, complètement refaits, à la plastique exagérée, mais finalement, je n’assiste qu’à un défilé de corps tout à fait naturels.

La promenade n’est heureusement pas peuplée que de demi-dieux, s’y côtoient aussi les physiques les plus ingrats. Tout ce petit monde court, trotte, accélère, marche vite, très vite, et fait qui du vélo, qui de la trottinette.

Il y a même un sens de circulation tacite (trigonométrique), je manque plusieurs fois de me faire écraser ou marcher dessus car j’ai le malheur de ne vouloir que flâner.

Après enquête, le réceptionniste de l’hôtel (dont le français est meilleur que mon portugais) me confirme que le sport national des Paulistanos le week-end, c’est la marche ou la course à pied, pour ceux qui n’ont pas eu le courage d’aller à la plage (jusqu’à trois heures pour faire les 53 kilomètres séparant São Paulo de l’océan, je les comprends), entre deux churrascos (sorte de compétition qui consiste à boire plus de bière que l’on ne mange de viande).

Le culte du corps et de sa beauté qui règne au Brésil ne les empêche apparemment pas de s’adonner aux plaisirs les plus simples.

La découverte de Cabral

Dimanche 15 juin. Aujourd’hui est un grand jour : France-Honduras. À la télé, ils ne parlent que de Neymar. Je décide de tuer le temps en me réfugiant dans certaines des brochures traînant au bar de mon hôtel. Tiens, l’histoire du Brésil, ça ne me ferait pas de mal.

C’est en 1500 tout rond qu’un certain Cabral découvre le Brésil, en se rendant en Inde (décidément, c’étaient de bien mauvais navigateurs à l’époque, ou alors, l’expédition était-elle secrète pour cacher leurs intentions aux ennemis européens ? Tout cela n’est pas très clair).

C’est la côte de Bahia qui accueille les premières expéditions portugaises. Dès 1550, les premiers esclaves sont importés depuis l’Afrique, pour exploiter la canne à sucre et le bois de l’arbre pau do Brasil, qui a donné son nom au pays.

Après, que du classique : évangélisation des indigènes, confrontations Portugais- Français, création du Fleuve de janvier (Rio de Janeiro).

De la canne à sucre au café

LE PORTUGAIS DU BRÉSIL

En 1872, l’indice d’alphabétisation était de 0,01 % parmi les esclaves et 20 % parmi la population libre. En 1911, une importante réforme de la langue portugaise est mise en oeuvre, intégrant les erreurs courantes faites notamment au Brésil : suppression de toutes les doubles consonnes, suppression des accents, suppression de « ct, pt, pç, cç », suppression des points d’interrogation et d’exclamation en début de phrase.
Ces éléments parmi d’autres expliquent sans doute la relative simplicité du portugais du Brésil : inutile d’apprendre la conjugaison des verbes pour le « tu » et le « vous », quasi inutilisés. L’orthographe est très simple et la langue a évolué sous l’influence initiale des esclaves, et puis des nombreuses vagues d’immigration qui ont dynamisé la démographie brésilienne au XXe siècle.

En 1697, changement de ton et début de la ruée vers l’or au Brésil à partir de São Paulo, début de la déchéance de Salvador. Rio devient la capitale coloniale en 1763 (au passage, on avait aussi découvert du diamant).

« Grâce » à Napoléon Ier, la cour du roi portugais arrive à Rio en 1808, ce qui entraîne la proclamation de l’indépendance du Brésil en 1822. À l’époque, le pays comptait sept millions d’habitants, dont presque la moitié d’esclaves. Pourtant, le Brésil sera le dernier pays d’Amérique latine à abolir l’esclavage en 1888.

Après la canne à sucre, le bois, et les métaux précieux, c’est au tour du café. Les États du Sud commencent à s’enrichir et à accueillir de plus en plus d’immigrés. Côté politique, la Première République est proclamée en 1889, et dure jusqu’en 1930.

Coup d’État, présidence de Getúlio Vargas. Puis, de 1964 à 1985, la dictature militaire (c’était la mode à l’époque). Retour de la démocratie et des crises économiques dans les années 1990.

Une heure trente de français

Cette histoire accélérée me donne mal à la tête, il est temps d’aller au match. Je me rends en terrasse d’un bar de Vila Madalena, quartier populaire et étudiant qui s’est intégralement transformé en quartier français pour l’occasion. Peu de Brésiliens, voire aucun, dans les parages. Je me dis qu’après Londres et New York, São Paulo doit être la troisième « deuxième plus grande ville de France en termes de nombre de Français qui y vivent après Paris ».

“ Une ambiance anti-argentine ”

Après une victoire claire et nette – cette fois, c’est sûr, la France sera championne du monde – je décide de prolonger le plaisir devant Bosnie-Argentine. Le quartier se vide de ses Français pour laisser place à une ambiance particulièrement « anti-argentine ».

J’ai le malheur de montrer ma joie sur le but messi-esque de Messi, des regards haineux teintés d’incompréhension se tournent immédiatement vers moi en me faisant comprendre que mon attitude n’est pas tolérable. Je préfère quitter rapidement les lieux. Et me coucher tôt, pour être en forme demain au travail.

Prendre son temps

Lundi 16 juin. J’ai rendez-vous avec notre partenaire local, distributeur et promoteur exclusif de nos produits. Depuis quelque temps, les volumes sont en baisse et les réclamations en hausse. Nos produits restent coincés de nombreuses semaines au port de Santos mais le distributeur nous dit que tout va bien.

“ Chaque jour apporte son lot de plaisirs ”

Je me tiens prêt dès 8 h 45 dans le hall de mon hôtel, le directeur himself de l’entreprise partenaire doit passer me prendre à 9 heures. À 9 h 45, le voici, tout sourire : « Oi, tudo bem ? » Mis à part tes quarante-cinq minutes de retard, oui, tudo bem. Apparemment, c’est un sport national ici, les retards.

Les bouchons de São Paulo ont bon dos. Le temps ne semble pas avoir la même valeur qu’en Europe où tout le monde est pressé. Ici, chaque jour apporte son lot de plaisirs, le temps est considéré plus comme une chance que comme une contrainte.

Le directeur me fait visiter les bureaux et me présente à l’équipe : tous sont très motivés et souriants. Ils écoutent avec attention mes reproches (polis) et s’engagent à mettre en oeuvre dès le lendemain les premières actions correctrices en approuvant l’ensemble des pistes de progrès que je propose.

À la fin de la journée, j’ai toutefois plus l’impression d’avoir raconté ma vie, mon week-end et parlé football plus que boulot, mais j’ai le sentiment du travail accompli. Les messages ont été passés et ça a plutôt été facile.

Ne pas rater le match

Mardi 17 juin, matin. Le directeur logistique m’emmène visiter l’entrepôt où sont stockés nos produits. L’ambiance n’est pas à l’épuisement collectif : je suis frappé par le nombre de personnes qui traînent et qui donnent l’impression de ne rien faire. L’entrepôt a toutefois l’air propre et nos produits semblent bien traités.

À midi, l’entrepôt se vide soudainement et le directeur logistique me presse pour rentrer à São Paulo. Pourtant mon avion ne part que ce soir, mais je comprends vite ce qui motive cette hâte généralisée : cet après-midi, il y a Brésil-Mexique. Apparemment, c’est une demi-journée fériée pour l’ensemble du Brésil.

Les routes qui mènent à São Paulo se noircissent de voitures dès 12 h 30 (le match ne commence qu’à 16 heures). Le temps pour notre ami de me laisser à l’hôtel, il part sans prendre le temps de me dire au revoir, pour ne pas rater l’hymne, sans doute, chanté a cappella par un pays tout entier.

Je décide de regarder le match dans ma chambre d’hôtel, impressionné et peu rassuré de me retrouver en à peine dix minutes dans une ville fantôme – c’est déjà le début du match, et c’est bientôt la fin de mon séjour, je repars ce soir.

Des supporters brésiliens dans les rues de São Paulo
Des supporters brésiliens dans les rues de São Paulo pendant le match Brésil-Mexique du 17 juin 2014.
© AFNR / SHUTTERSTOCK

LA COUPE DU MONDE AU BRÉSIL

Brasil, decime qué se siente tener en casa a tu papá.
Te juro que aunque pasen los años, nunca nos vamos a olvidar…
Que el Diego te gambeteó, que Cani te vacunó, que estás llorando desde Italia hasta hoy.
A Messi lo vas a ver, la Copa nos va a traer, Maradona es más grande que Pelé.

 (Brésil ça te fait quoi d’avoir papa à la maison. / Je t’assure que malgré les années on n’a pas oublié… / Que Diego t’a humilié, que Cani t’a vacciné, que tu pleures depuis l’Italie jusqu’à aujourd’hui. / Messi tu vas le voir, il nous ramènera la Coupe, Maradona est plus grand que Pelé.)

Le chant que les supporters argentins entonneront jusque dans les rues de Rio pour la finale illustre la rivalité légendaire entre Brésiliens et Argentins. Les supporters brésiliens les plus virulents sont avocats, banquiers d’affaires, et siègent le plus souvent en loge ou aux places réservées par les sponsors.
Le football est une forme d’unification et de fierté de la nation Brésil malgré les énormes différences culturelles, historiques et surtout sociales au sein de ce pays. Sa Saint-Barthélemy ? Maracanã 1950. Sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? Le coup de sombrero de Pelé lors de la finale de 1958.

Malgré les retards, malgré les problèmes

Me voici de retour en France. Tout confiant dans les paroles motivées entendues. Le directeur de l’entreprise partenaire a été rassurant : « No final, tudo vai dar certo. Se não der certo, quer dizer que não chegamos até o final » (« Tout finit toujours bien, si ça ne va pas, c’est que ce n’est pas la fin »).

Finalement, quelques mois plus tard, rien n’ayant bougé d’un iota, nous avons été contraints de changer de prestataire. Pourtant, le Brésil reste à ce jour notre meilleure business unit, malgré les retards, malgré les problèmes.

Un jour, mon supérieur m’a demandé : « Franchement, vous qui connaissez les Brésiliens, vous pouvez m’expliquer comment ils font pour que ça marche ? »

Entre nous, je n’ai toujours pas compris. C’est décidé, la prochaine fois, j’irai visiter le « vrai » pays : le Pantanal, Chapada das Mesas et Fernando de Noronha.

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1. Application de trafic et de navigation communautaire.
2. Volontaire international en entreprise.

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