Magazine N°685 Mai 2013 - Démographie, un monde de disparités
  • Dernier magazine (728)
  • Magazine de l'article (685)

Marc ROUSSET

Chercheur, écrivain, docteur ès sciences économiques

Articles du Dossier

Accès réservé aux abonnés
Démographie, évolutions nouvelles et tendances anciennes 1
Par Christian MARCHAL (58)
Par Jacques VÉRON
Par Marc ROUSSET
Par Olivier THÉVENON
Accès réservé aux abonnés
Pourquoi les Européennes ont-elles si peu d’enfants? 10
Par Catherine ROUVIER
Par Alain BLUM
Par Geoffroy SAINT GRÉGOIRE
Par Philippe CONRAD
Par Gérard LAFAY
Par Didier BLANCHET (75)

Le vide sibérien face au trop-plein chinois

La Sibérie ne compte que 39 millions d’habitants, mais c’est un immense réservoir de richesses minières et pétrolières. La Russie, européenne aussi bien par l’histoire que par la géographie, est victime de la faiblesse de la natalité. Elle aura le plus grand mal à résister à l’expansion chinoise.

Cet article est extrait d’un exposé présenté le 18 octobre 2011 au groupe X-Démographie.

Selon Vladimir Poutine, « le problème le plus grave de la Russie est le problème démographique ». Son gouvernement a pris un certain nombre de mesures pour améliorer la situation.

REPÈRES
La Chine compte 1,37 milliard d’habitants si l’on y inclut Hong Kong, Macao et Taïwan. Elle n’a plus en moyenne que 1,41 enfant par femme. La population progresse grâce aux progrès de l’espérance de vie. Elle est tiraillée entre deux maux : la surpopulation et le vieillissement.
La Russie est en déclin. Elle comptait 149 millions d’habitants en 1988 et seulement 141 millions en 2001. Elle a perdu certaines années jusqu’à 800000 habitants, partiellement compensés par l’arrivée d’environ 400 000 immigrants russes venant des anciennes Républiques soviétiques. On compte aussi 9 millions de non-Russes en Russie.
La Russie abrite depuis des siècles des millions de musulmans russes, cohabitation entrée dans les mœurs qui pose moins de problèmes qu’en Occident, si l’on met de côté le cas particulier de la Tchétchénie.

Un congé de grand-maternité

Parmi ces mesures, on note l’équivalent de 9 000 euros (capital maternel) à partir du deuxième enfant et même un «congé de grand-maternité » de quatorze mois pour les babouchka qui gardent leurs petits-enfants.

La Russie revient aux valeurs traditionnelles

On observe aussi un certain retour aux valeurs traditionnelles. L’annuelle « Gay Pride » de Moscou a été abandonnée, comme elle l’a été à Berlin et à Duisbourg. Mais la Russie « reste entre deux mondes » et l’influence de la « culture de mort» de l’Occident reste très forte (hédonisme, avortement, contraception, homosexualité, etc.).

La Russie dépassée par la Turquie en 2050

Comment cela se traduit en termes démographiques ? Le nombre moyen d’enfants par femme, qui avait connu un minimum de 1,1 en l’an 2000, est remonté à 1,53 ce qui est certes insuffisant, mais supérieur à celui de la Chine ou à la moyenne européenne (en France, on compte environ 1,7 enfant par femme pour les Françaises « de souche » et 3,4 pour la population d’origine immigrée récente).

La pyramide des âges en Russie n’est pas favorable. Les prévisions de l’ONU donnent pour la Russie de 2050 une fourchette comprise entre 88 et 130 millions d’habitants. Au même moment, la population turque aura dépassé les cent millions d’habitants.

L’Oural, une simple ligne de partage des eaux.
L’Oural, une simple ligne de partage des eaux.
© ISTOCK PHOTO

À cheval sur l’Oural
Pour les Occidentaux, l’Oural est une séparation nette entre l’Europe et l’Asie, entre la Russie d’Europe et la Sibérie. Pour les Russes, c’est une chaîne de montagnes très moyennes, bien plus petites que celles du Caucase, une ligne de partage des eaux qui ne rompt en rien la continuité de leur pays. On ne saurait trop souligner l’importance de cette continuité, car la géographie commande l’histoire.
La présence de la Méditerranée a, par exemple, joué un rôle fondamental dans les sentiments identitaires des Maghrébins.

La Sibérie, réservoir de richesses minières

La Sibérie a un nom d’origine turco-mongole (Simbirsk). Elle s’étend sur 13,1 millions de kilomètres carrés (60 % de la Russie), mais ne compte que 39 millions d’habitants (27% de la Russie), soit trois habitants au kilomètre carré. C’est un immense réservoir de richesses minières et pétrolières très variées, dont plus du quart des réserves mondiales de diamant.

Il est hors de doute que cette région du monde aura bientôt un rôle de tout premier plan, surtout si le réchauffement climatique se confirme et si la navigation transpolaire devient courante. En juillet 2007 les Russes ont planté leur drapeau au pôle Nord, par quatre mille mètres de fond.

Un peuplement très lent

Fondée en 1859, Vladivostok compte aujourd’hui 600 000 habitants

C’est Yermak et ses mille cosaques qui, au XVIe siècle, commencèrent la conquête de la Sibérie. Les contacts avec les peuples nomades d’Asie centrale furent souvent guerriers, mais, avec les peuples du Grand Nord, Samoyèdes, Iakoutes, Inuits, ils furent pour ainsi dire toujours pacifiques.

Le peuplement de la Sibérie fut très lent : elle n’avait encore que cinq millions d’habitants en 1815. La construction du chemin de fer transsibérien fut bien sûr un élément capital du développement de cette région particulièrement isolée : ainsi, en 1914, le nombre de Sibériens dépassait 10 millions.

Les traités inégaux

Des actions communes
La Chine et la Russie œuvrent en commun dans l’Organisation de coopération de Shanghai, dont le but principal est de maintenir les États-Unis et l’Otan le plus possible hors de l’Asie centrale.
La Russie participe à l’encadrement international de la puissance chinoise.

En 1858 et 1860, pendant et juste après la deuxième guerre anglo-franco-chinoise de l’Opium, les Russes profitèrent des difficultés de la Chine pour imposer à Aïgoun puis à Pékin les «traités inégaux» et la frontière de l’Amour- Oussouri. En 1859, ils fondaient Vladivostok (aujourd’hui 600 000 habitants).

De la sorte, il existe deux frontières russo-chinoises, de part et d’autre de la Mongolie-Extérieure. Celle de l’ouest n’a que 50 kilomètres, mais celle de l’est en a 4 195. Bien entendu, tous les écoliers chinois apprennent que les territoires du Nord- Est leur ont été arrachés par la force.

Une colonisation rampante

Y a-t-il un danger de «colonisation rampante» de la Sibérie par les Chinois ?

Des chiffres de plusieurs millions d’immigrés chinois en Sibérie ont circulé, mais le gouvernement russe a strictement limité leur nombre à 400 000.

D’un autre côté, l’Extrême-Orient russe, où règne un solide climat d’hostilité antichinoise, réalise quand même 80% de son commerce avec la Chine, la Corée, le Japon, contre seulement 10 % avec la Russie d’Europe.

Résister à l’expansion chinoise

« L’important n’est pas l’intention, mais le potentiel », disait Bismarck.

Vers des cieux plus cléments
La population de l’Extrême-Orient russe est en baisse, surtout par émigration vers des lieux plus cléments (essentiellement vers la Russie d’Europe). Depuis vingt ans, le Kamtchatka a perdu 20% de sa population, l’île de Sakhaline 18% et la province de Magadan (extrême nord-est) plus de 55%.

On peut donc craindre qu’après avoir absorbé le Tibet, le Sin-Kiang, Hong Kong et Macao, la Chine moderne n’en fasse autant de Taïwan avec laquelle elle est déjà en symbiose économique.

L’étape suivante est tout indiquée. C’est la Mongolie-Extérieure, dont « l’indépendance » a été imposée par la Russie en 1912 seulement et qui survit dans des conditions difficiles avec à peine 2 millions d’habitants sur 1,5 million de kilomètres carrés. Gengis Khan est un héros chinois.

La faiblesse de la natalité reste le point inquiétant

Et après ? La Russie aura de toute évidence le plus grand mal à résister à l’expansion chinoise. Son point le plus faible est cette peste blanche : la faiblesse de la natalité. Cette leçon vaut aussi pour l’Europe, en particulier face à une Afrique prolifique. Une union européenne de Lisbonne à Vladivostok sera sans doute le seul vrai contrepoids à ces déséquilibres.

La Russie est « entre deux mondes », mais elle est essentiellement européenne, aussi bien par l’histoire que par la géographie. N’oublions pas Pierre le Grand, l’influence française, les immigrants défricheurs allemands et le sacrifice du peuple russe qui, avec 22 millions de morts, a scellé la victoire contre le nazisme.

Quelques questions

Couverture du livre de Marc ROUSSET : La nouvelle EuropeBIBLIOGRAPHIE

Marc Rousset :

La nouvelle Europe;
Paris-Berlin-Moscou;
Le continent paneuropéen face au choc des  civilisations.

Éditions Godefroy de Bouillon, 2009.

Quelle est l’importance de l’influence chinoise en Asie centrale?
Elle est essentiellement économique : la majeure partie du commerce, des oléoducs et des gazoducs, une immense autoroute, etc. Mais les dirigeants d’Asie centrale ont compris que leurs pays sont bien petits et qu’ils ont besoin du contrepoids russe. Ce sont des réalistes qui rêvent à très court terme.

Combien y a-t-il de Ouïgours au Sin-Kiang?
Ils sont 6,5 millions et sont moins nombreux que les Hans à l’intérieur même du Sin-Kiang.
La population Han représente 90% de la Chine entière.

Que pensez-vous de la division Russie, Biélorussie, Ukraine?
Sur le plan linguistique le biélorusse est très proche du russe, lequel est compréhensible pour un Ukrainien. Sur le plan politique, cette division est artificielle. Kiev fut pendant des siècles, à l’origine, la capitale de la Russie. Je pense que cette division n’est pas appelée à durer.

Les Français sont-ils présents en Russie?
Ils font des efforts et des progrès, mais beaucoup moins que les Allemands.

Quelque chose d’analogue au «printemps arabe» peut-il se produire dans les dictatures d’Asie centrale?
Les dirigeants d’Asie centrale, par exemple en Ouzbékistan, ont parfaitement compris que l’Islam intégriste était leur plus grand ennemi et n’hésitent pas à faire ce qu’il faut pour le combattre.

Que penser des Américains et de leur présence en Europe et en Asie centrale?
Comme le disait le général de Gaulle, il est tout à fait nécessaire de se libérer du «protectorat» américain. Il y va de la survie de la civilisation européenne, et pour l’heure l’Union européenne est sans frontière définie, sans âme. Pour l’Asie centrale, il n’y reste plus qu’une base militaire américaine, au Kirghizistan. Brezinski, qui fut le conseiller en politique étrangère de plusieurs présidents américains, écrit notamment : « Il faut ramener la Russie à Stavropol, point de départ de la colonisation russe vers le Caucase et l’Asie centrale.»

 
Carte de la Sibérie

Ajouter un commentaire

Publication des commentaires

La publication des commentaires est modérée, principalement pour éviter des offres commerciales inadaptées.
Cela est exécuté une ou deux fois par jour.

Depuis un certain temps,les fiches des auteurs (cliquer sur la photo)comportent un lien sur leur fiche LinkedIn. Cela permet de contacter les auteurs sans que nous ayons à publier leur adresse. Dans le cas de cette utilisation veuillez bien préciser les références de l'article commenté.

Actualités