Jubilé de François-Joseph Ier en 1898.

“ Le Printemps des peuples ” : l’Europe centrale

Dossier : Libres proposMagazine N°567 Septembre 2001Par Gérard PILÉ (41)

Ici s’a­chève cette suite d’ar­ticles consa­crés à la révo­lu­tion de 1848, sou­vent consi­dé­rée avec rai­son comme la crise inau­gu­rale de l’his­toire contem­po­raine de l’Eu­rope, pré­lu­dant à loin­taine échéance aux tra­gé­dies fra­tri­cides de la pre­mière moi­tié du XXe siècle.

Ren­dons-nous main­te­nant à l’é­pi­centre du séisme ayant failli empor­ter l’empire des Habs­bourg Lor­raine, clé de voûte de l’ordre poli­tique euro­péen depuis 1815, séisme dont on a déjà vu les secousses péri­phé­riques en Ita­lie du Nord et en Alle­magne du Sud, où l’Au­triche était fina­le­ment par­ve­nue à réta­blir une situa­tion très com­pro­mise (La Jaune et la Rouge, jan­vier 2001).

Si l’embrasement du vaste Bas­sin danu­bien est géné­ral, le prin­ci­pal foyer, le plus opi­niâtre, est l’in­sur­rec­tion hon­groise. Dans un pre­mier temps, le gou­ver­ne­ment autri­chien qui a éva­cué Vienne est sur la défen­sive, lou­voie, cherche à exploi­ter les divi­sions adverses mais c’est bien­tôt l’é­preuve de force entre Vienne et Budapest.

Cet affron­te­ment, ins­crit de prime abord dans le contexte géné­ral du réveil des natio­na­li­tés, montre aus­si un autre visage, celui de deux impé­ria­lismes en com­pé­ti­tion. En effet, de leur côté, les Hon­grois se refusent caté­go­ri­que­ment à faire droit aux reven­di­ca­tions d’au­to­no­mie de leurs propres mino­ri­tés : slaves au Nord et au Sud, rou­maines à l’Est, intran­si­geance contri­buant à leur défaite finale.

Début octobre 1849, répres­sion et repré­sailles s’a­battent sur la Hon­grie. Par­tout dans l’Em­pire autri­chien recons­ti­tué, de nou­veau » l’ordre règne « . Autre­ment dit, on est reve­nu à la case départ avec un ver­rouillage abso­lu­tiste renforcé.

Une ques­tion se posait : fal­lait-il ou non inter­rompre ce récit com­plexe d’é­vé­ne­ments entre­mê­lés, his­toire d’une révo­lu­tion man­quée, sans cher­cher à en lire cer­tains signes et traces conséquentes ?

Il va de soi que cette crise, par sa sou­dai­ne­té, sa flam­bée de vio­lence conta­gieuse, sa durée, dévoile les sourdes menaces conflic­tuelles pla­nant désor­mais sur l’Eu­rope, à com­men­cer par l’am­pleur jus­qu’a­lors mal soup­çon­née des ambi­tions ou reven­di­ca­tions natio­nales remet­tant en ques­tion la carte poli­tique de l’Europe.

Rap­pe­lons que c’est bien­tôt l’heure de l’Al­le­magne, uni­fiée sous le sceptre impé­rial de la Prusse, par­ache­vant dans son sillage l’u­ni­té ita­lienne dans la pers­pec­tive de la » Tri­plice « . À l’in­verse, le vieil empire d’Au­triche, sur la défen­sive, se voit bien­tôt contraint à se replier sur son aire d’o­ri­gine, cette Mit­te­leu­ro­pa danu­bienne en quête de sta­bi­li­sa­tion poli­tique. Mal­heu­reu­se­ment pour son des­tin et celui de l’Eu­rope, l’Au­triche ne sau­ra pas mener à terme (ou plu­tôt n’o­se­ra pas en prendre les moyens) son pro­blème des mino­ri­tés nationales.

En géo­po­li­tique où la géné­ro­si­té pro­cède nor­ma­le­ment d’un sage cal­cul, créer le lien inter­per­son­nel porte un nom : fédé­rer. Or, les diri­geants autri­chiens vont se refu­ser obs­ti­né­ment à amé­na­ger leur Empire dans un sens conforme à sa réa­li­té eth­nique » d’Aus­tro­sla­vie « , pour s’en tenir au com­pro­mis dua­liste de 1867 : l’Autriche-Hongrie.


Jubi­lé de Fran­çois-Joseph Ier en 1898 (soit cin­quante ans après 1848). Grande toile du fond : la reine Marie-Antoi­nette (grand-tante de l’Empereur) et ses enfants, par Vigée-Lebrun.  © COLLECTION VIOLLET

Ce par­te­na­riat encore mar­qué, au-delà de l’es­prit de domi­na­tion, du mépris et de la froi­deur des grands Empires, va se révé­ler moins une étape qu’un obs­tacle (sur­tout du fait hon­grois) sur la voie d’une authen­tique fédé­ra­tion danu­bienne, avec les pers­pec­tives de com­mu­nau­té de des­tin à risques libre­ment par­ta­gés que l’on pou­vait rai­son­na­ble­ment en attendre.

Com­ment expli­quer autre­ment l’am­biance d’hos­ti­li­té voire de haine, ayant régné à l’is­sue de la Pre­mière Guerre mon­diale sur les décombres de la double monar­chie, ayant pré­si­dé à son déman­tè­le­ment sau­vage, au tra­cé arbi­traire des fron­tières (plus par­ti­cu­liè­re­ment celles de Tri­anon sevrant plu­sieurs mil­lions de Hon­grois de la mère patrie, pri­vant des villes de leurs zones d’at­trac­tion, de leur poten­tiel éco­no­mique et humain, les condam­nant au dépé­ris­se­ment, etc.).

C’est bien à ce cli­mat de règle­ment de comptes que cédèrent les auteurs du trai­té de Ver­sailles, plus sou­cieux de sanc­tion­ner des » res­pon­sables » que de créer les condi­tions pro­pices à la res­tau­ra­tion éco­no­mique et à la sécu­ri­té col­lec­tive. Invi­tons à ce pro­pos le lec­teur à se repor­ter au très inté­res­sant article de notre cama­rade Ind­joud­jian, dans La Jaune et la Rouge1.

Si la Deuxième Guerre mon­diale et le funeste trai­té de Ver­sailles ne sont pas étran­gers l’un à l’autre, on peut, semble-t-il, faire une remarque ana­logue entre ce der­nier et la révo­lu­tion de 1848 en dépit du laps de temps triple les sépa­rant. Le lien est tis­sé par quelques hommes, tous issus de la révo­lu­tion de 1848, dont les options poli­tiques per­son­nelles vont se révé­ler déter­mi­nantes sur le cours ulté­rieur de l’his­toire de l’Eu­rope. Nous les avons déjà repé­rés : Napo­léon III, Vic­tor-Emma­nuel II et son ministre Cavour et sur­tout Bis­marck. On ne sau­rait ici s’é­tendre davan­tage à leur sujet. Si l’on passe à l’Au­triche dont l’his­toire nous est moins fami­lière, deux noms s’im­posent par leur influence fatidique.

Le pre­mier n’est autre que le terne empe­reur Fran­çois-Joseph, le futur » brillant second » de Guillaume II (selon le mot célèbre de ce der­nier), trait d’u­nion vivant entre l’embrasement de 1848 et la Pre­mière Guerre mon­diale. (Soixante-huit ans de règne, mieux que Vic­to­ria, soixante-quatre !)

Dans son aveu­gle­ment, sa confiance (à peine enta­mée par des échecs et drames d’ordre fami­lial) en la gran­deur de sa mis­sion, com­ment Fran­çois-Joseph aurait-il pu admettre que la sur­vie de son Empire tenait seule­ment au besoin que l’Al­le­magne avait de lui ?

Le second est un Hon­grois, Gyu­la Andras­sy, condam­né à mort par contu­mace pour sa par­ti­ci­pa­tion à l’in­sur­rec­tion de 1848, appe­lé, à la suite d’un sin­gu­lier ren­ver­se­ment de situa­tion, à pré­si­der au des­tin de l’Au­triche-Hon­grie. Ne va-t-il pas :

1) s’op­po­ser à l’en­trée en guerre de l’Au­triche aux côtés de la France en 1870 ;
2) l’en­ga­ger en 1872 dans la dan­ge­reuse alliance avec l’Allemagne ;
3) faire occu­per la Bos­nie-Her­zé­go­vine après le congrès de Ber­lin en 1878.

Sa démis­sion l’an­née sui­vante n’ar­rête pas le pro­ces­sus irré­ver­sible enga­gé vers les pré­ci­pices que l’on sait.

L’Autriche avant 1848 : METTERNICH

Prince de Metternich.Est-il une image de Met­ter­nich aus­si vivace dans la mémoire fran­çais que celle du geô­lier sans état d’âme, cam­pée par Edmond Ros­tand dans L’Ai­glon ? Por­trait sans doute for­cé mais cré­dible quand on sait à quel point sa poli­tique et ses com­por­te­ments ont été assu­jet­tis à l’im­pla­cable rai­son d’État.

Né à Coblence, issu d’une vieille famille rhé­nane fidè­le­ment atta­chée aux Habs­bourg, s’é­tant illus­trée à son ser­vice depuis la guerre de Trente Ans, Met­ter­nich a fré­quen­té, comme son com­pa­triote Goethe, l’u­ni­ver­si­té de Stras­bourg. C’est un esprit uni­ver­sel, avide de toutes les formes de connais­sances (médi­cales, scien­ti­fiques…). Il a culti­vé de bonne heure l’u­sage des cinq prin­ci­pales langues de l’Eu­rope occi­den­tale qu’il maî­trise par­fai­te­ment tout en s’i­ni­tiant, plus tar­di­ve­ment, aux langues slaves.

Ses contem­po­rains, ses bio­graphes s’ac­cordent à voir en lui un aris­to­crate, figure attar­dée du Siècle des lumières, un esprit ratio­na­liste et cos­mo­po­lite, assez vol­tai­rien, fin et spi­ri­tuel mais scep­tique sur l’homme, vic­time à ses yeux de ses pul­sions col­lec­tives. C’est ain­si qu’il ne croit guère à l’exis­tence d’un peuple alle­mand et aux rêves d’u­ni­té que com­mencent à lui prê­ter cer­tains idéo­logues. Exé­crant la Révo­lu­tion fran­çaise, il se veut l’ad­ver­saire sans conces­sion des idées et des traces lais­sées à l’Eu­rope. Atti­tude bien exces­sive, mal jus­ti­fiée, si l’on consi­dère que les guerres de la Révo­lu­tion et de l’Em­pire ont lais­sé dans la popu­la­tion des sou­ve­nirs miti­gés et que les eth­nies dis­pa­rates la com­po­sant sont dans l’en­semble encore peu politisées.

Met­ter­nich, grand admi­ra­teur de Fré­dé­ric II, comme Joseph II au siècle pré­cé­dent, ne démord pas de l’i­dée que le » des­po­tisme éclai­ré « , cette forme moderne de l’ab­so­lu­tisme, reste le » modèle indé­pas­sé » du gou­ver­ne­ment des hommes et la meilleure sau­ve­garde des monar­chies contre les tem­pêtes de l’his­toire. C’est assu­ré­ment un sujet d’é­ton­ne­ment qu’un homme aus­si fin et intel­li­gent, tout à l’op­po­sé de l’im­bé­cile solen­nel, se soit entê­té à ce point et lais­sé prendre au piège de ses prin­cipes. Il faut tou­te­fois obser­ver qu’a­près la dis­pa­ri­tion en 1835 de l’empereur Fran­çois Ier * (l’ad­ver­saire mal­heu­reux de la Révo­lu­tion fran­çaise et de Napo­léon Ier) qui se repo­sait presque entiè­re­ment sur lui, Met­ter­nich n’est plus à sa place comme chan­ce­lier et tout à fait le maître, devant par­ta­ger la réa­li­té du pou­voir au sein d’une » Confé­rence d’É­tat » res­treinte à trois membres où siège non pas le nou­vel empe­reur Fer­di­nand Ier, per­son­na­li­té assez effa­cée, mais son oncle l’ar­chi­duc Louis. Les diver­gences sont fré­quentes et l’ab­sence d’un véri­table arbitre se fait sentir.

Autant Met­ter­nich est à l’aise dans le grand jeu diplo­ma­tique, autant, par la suite, il ne s’in­té­resse que de loin aux ques­tions inté­rieures aban­don­nées sans vrai contrôle à des notables et des subal­ternes comme en témoigne de bonne heure un agent à Vienne de la monar­chie de Juillet.

Le gou­ver­ne­ment n’a aucune action et l’on ne le retrouve nulle part… Ce sont les sous-ordres qui sont les maîtres. Le prince de Met­ter­nich n’exerce aucune influence sur ce qui n’est pas de son ressort…

Ce » res­sort » n’est autre qu’une vieille méthode de gou­ver­ne­ment : divi­ser pour mieux régner, quand les diverses diètes natio­nales en ses­sion émettent des pro­po­si­tions de réformes, on joue les unes contre les autres en exploi­tant leurs diver­gences pour faire pré­va­loir le sta­tu quo, une obs­truc­tion ayant atteint à la longue ses limites mal­gré la modé­ra­tion de ces parlementaires.
______________________________
* Ex-Fran­çois II, der­nier empe­reur du Saint empire romain ger­ma­nique jus­qu’à 1806.

Nous avons sai­si l’oc­ca­sion de cet article pour consa­crer à l’homme d’É­tat hon­grois, prin­ci­pal relais à Vienne de la stra­té­gie bis­mar­ckienne, une brève postface.

Pour illus­trer par ailleurs les séquelles lais­sées par l’his­toire en Europe cen­trale, nous avons pris l’exemple des tri­bu­la­tions de la Slo­va­quie som­mai­re­ment rap­pe­lées in fine.

RÉVOLUTION À VIENNE

Le 13 mars 1848, une mani­fes­ta­tion à Vienne, ras­sem­blant ouvriers et étu­diants, dégé­nère en un sou­lè­ve­ment géné­ral pre­nant pour cible Met­ter­nich, contraint de fuir pré­ci­pi­tam­ment. Le prin­cipe monar­chique en la per­sonne de l’empereur Fer­di­nand Ier res­té popu­laire n’est pas encore en cause et c’est vers lui que l’on se tourne, à Vienne comme à Buda­pest (insur­gée deux jours plus tard).

Les libé­raux vien­nois trouvent au sein du gou­ver­ne­ment un inter­lo­cu­teur récep­tif, le ministre de la Jus­tice, Alexandre Bach, lequel las­sé de l’im­mo­bi­lisme et des excès du pou­voir impé­rial s’é­tait déjà fait le porte-parole des réformateurs.

C’est sans résis­tance que Fer­di­nand Ier, sur les conseils de Bach, sous­crit aux exi­gences des libé­raux, d’une Consti­tu­tion de type fédé­ral basée sur la recon­nais­sance des natio­na­li­tés et une large décentralisation.

Une chose est de défi­nir des prin­cipes et des orien­ta­tions riches de pers­pec­tives, une autre, de faire face à tous les mécon­ten­te­ments, len­teurs et résis­tances de toutes sortes à leur mise en œuvre, sur­tout dans les rangs de la noblesse et de la bureau­cra­tie alle­mande appe­lées à perdre, la pre­mière ses pré­ro­ga­tives, la seconde sa supré­ma­tie dans l’Empire.

Par sur­croît, une foule de pro­blèmes sur­gissent, ayant peu de rap­ports avec les liber­tés natio­nales, à Vienne, à Buda­pest ou ailleurs, les ques­tions sou­le­vées res­tant le plus sou­vent sans réponses. Ain­si, loin d’a­pai­ser les esprits, les réformes consti­tu­tion­nelles qui tardent à se concré­ti­ser les échauffent.

Au cours du prin­temps 1848, la confu­sion s’é­tend un peu par­tout dans l’Em­pire, des émeutes éclatent en juin à Vienne et à Prague, met­tant le comble à l’in­quié­tude de la cour et du gou­ver­ne­ment qui se voit débordé.

En butte aux cri­tiques des milieux conser­va­teurs qui lui reprochent d’a­voir trop accor­dé et trop vite, Bach sus­pend toutes les réformes, don­nant prio­ri­té au réta­blis­se­ment de l’ordre. Pour plus de sûre­té, la cour gagne Inns­bruck res­tée à l’a­bri des troubles, tan­dis que les forces autri­chiennes se regroupent et se réor­ga­nisent sous la conduite éner­gique du feld-maré­chal prince Win­di­sch­grätz, impa­tient d’in­ter­ve­nir. Prague la pre­mière va faire la cruelle expé­rience de ce raidissement.

RÉVOLTE ET RÉPRESSION À PRAGUE ET À VIENNE

Rat­ta­chée aux Habs­bourg depuis le début du xvie siècle, la Bohême avait dis­pa­ru depuis lors de la scène poli­tique à ceci près qu’une cer­taine renais­sance cultu­relle et natio­nale s’y était déve­lop­pée depuis 1815 sous l’im­pul­sion d’une géné­ra­tion d’é­cri­vains et d’ar­tistes » Les Éveilleurs » eux-mêmes poli­ti­que­ment par­ta­gés en deux courants :

  • les » Aus­tro­slaves « , par­ti­sans de l’au­to­no­mie, mais au sein de l’Empire,
  • les » Néo­slaves « , par­ti­sans de l’in­dé­pen­dance pure et simple.
     

Charge de cavalerie contre le peuple à Vienne pendant les journées de mars 1848.
Charge de cava­le­rie contre le peuple à Vienne pen­dant les jour­nées de mars 1848.  © COLLECTION VIOLLET

La Bohême, à la sur­prise géné­rale, avait dépê­ché à Vienne des délé­gués pour obte­nir, outre son auto­no­mie, sa fusion avec la Mora­vie et la Silé­sie autri­chienne. N’ob­te­nant pas une réponse claire et pro­fi­tant des embar­ras de l’Em­pire, la Bohême sans attendre s’é­tait dotée début avril d’un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, consom­mant ain­si sa rup­ture avec Vienne. Cette indé­pen­dance devait être de courte durée : en juin 1848, alors que s’a­chève à Prague un congrès slave avec la par­ti­ci­pa­tion polo­naise, des inci­dents san­glants se pro­duisent entre mani­fes­tants et forces de l’ordre, four­nis­sant aux Autri­chiens le pré­texte atten­du pour inter­ve­nir. Win­di­sch­grätz se porte rapi­de­ment sur Prague, bom­barde la ville, l’in­ves­tit, écrase l’in­sur­rec­tion, exerce une impi­toyable répres­sion (met­tant fin pour soixante-dix ans aux vel­léi­tés d’in­dé­pen­dance des Tchèques).

La situa­tion poli­tique n’en reste pas moins pré­caire. Le 3 octobre, une insur­rec­tion, la troi­sième, éclate à Vienne où l’on pend le ministre de la Guerre, au pré­texte d’empêcher le départ de ren­forts autri­chiens vers la Hongrie.

Monument du prince Schwarzenberg.
Monu­ment du prince Schwarzenberg.
© COLLECTION VIOLLET

Les troupes de Win­di­sch­grätz, rame­nées sur Vienne, reprennent la capi­tale le 31 octobre après trois jours de siège, y exercent une dure répres­sion. Win­di­sch­grätz, tou­jours lui, usant du pres­tige qu’il s’est acquis à la cour et dans les milieux conser­va­teurs pro­pose à l’empereur, réfu­gié à Olmütz, de consti­tuer un nou­veau gou­ver­ne­ment, confié au prince Felix Schwar­zen­berg, son propre beau-frère, lequel, cinq jours plus tard, le 2 décembre 1848, convainc Fer­di­nand Ier de renon­cer au trône au pro­fit de son neveu Fran­çois-Joseph, alors âgé de 18 ans, sau­tant ain­si son suc­ces­seur légi­time, Fran­çois-Charles, père de ce der­nier. Fer­di­nand Ier accepte, ou plu­tôt s’incline.

Le nou­vel empe­reur, qui se consi­dère libre des enga­ge­ments pris par son pré­dé­ces­seur, octroie le 4 mars 1849 à tout l’Em­pire, Hon­grie com­prise, une nou­velle Consti­tu­tion pré­voyant deux chambres, recon­nais­sant l’é­ga­li­té en droits des natio­na­li­tés dans leur repré­sen­ta­tion, mais non leur indépendance.

Par cette ini­tia­tive, il entend mar­quer les limites des conces­sions que la monar­chie est dis­po­sée à faire. Remar­quons que le cli­mat poli­tique en Europe n’est pas encore fer­mé aux réformes libé­rales. Rap­pe­lons en effet qu’au cours de ce même mois de mars 1849 le Par­le­ment de Franc­fort offre à Fré­dé­ric-Guillaume IV la direc­tion de l’Al­le­magne confédérée.

Ce qui va faire échouer ce com­pro­mis de la der­nière chance et pro­vo­quer par contre­coup le retour à l’ab­so­lu­tisme le plus strict est le rejet par la Hon­grie concer­née au pre­mier chef, consi­dé­rant comme un acquis son indé­pen­dance après une vic­toire rem­por­tée à Gödölö per­met­tant aux insur­gés de reprendre Buda­pest. Reve­nons ici un peu en arrière et por­tons atten­tion de ce côté.

LA SÉCESSION HONGROISE

Ten­sions séparatistes

Comte Étienne Széchenyi.
Comte Étienne Széchenyi. 
© COLLECTION VIOLLET

Il est bien révo­lu le temps où, en 1809, le ban et l’ar­rière-ban de la noblesse magyare, sourds à l’ap­pel lan­cé par Napo­léon Ier de faire séces­sion avec Vienne, se sont ran­gés aux côtés des forces autri­chiennes contre l’en­va­his­seur pour essuyer une cui­sante défaite près de Györ. Au fil des ans et de l’au­tisme per­sis­tant de Vienne aux reven­di­ca­tions hon­groises (sur les liber­tés civiques, l’u­sage de la langue magyare, etc.), les liens d’al­lé­geance avec les Habs­bourg se sont dis­ten­dus et les idées libé­rales ont fait leur che­min. Le prin­ci­pal ter­rain de fer­men­ta­tion poli­tique est la jeu­nesse par­le­men­taire et estu­dian­tine (sur­tout en droit) où s’est for­mé un actif mou­ve­ment d’af­fran­chis­se­ment de la pesante tutelle vien­noise der­rière les deux figures de proue du natio­na­lisme hongrois.

Le pre­mier est le comte Ist­van Szé­che­nyi, pro­ba­ble­ment le Hon­grois le plus remar­quable de son temps et même du siècle. Fidèle à une tra­di­tion fami­liale de mécé­nat (son père n’est-il pas le fon­da­teur du musée natio­nal et de la biblio­thèque natio­nale), il se dépense sans comp­ter, met ses com­pé­tences, ses res­sources et son éner­gie, qui sont grandes, au ser­vice de sa patrie.

On ne compte plus ses ini­tia­tives : mise en train de gigan­tesques tra­vaux d’en­di­gue­ment (des inon­da­tions catas­tro­phiques ravagent les meilleures terres), moder­ni­sa­tion du réseau de com­mu­ni­ca­tion et des trans­ports (tels les pre­miers bateaux à vapeur sur le Danube), des tech­niques agro­no­miques, d’é­le­vage, des tran­sac­tions ban­caires, etc.

Lajos Kossuth.
Lajos Kos­suth.  © COLLECTION VIOLLET

Le second, plus jeune de dix ans, appe­lé à deve­nir (comme Gari­bal­di) une figure légen­daire des luttes de son siècle pour l’af­fran­chis­se­ment des peuples est Lajos Kos­suth (1802−1894). Issu d’une famille pro­tes­tante slo­vaque de petite noblesse, d’a­bord fonc­tion­naire dans le dis­trict des célèbres vins de Tokay, il révèle des qua­li­tés peu com­munes de cou­rage, de sens des res­pon­sa­bi­li­tés et d’or­ga­ni­sa­tion, lors d’une épi­dé­mie de cho­lé­ra et de graves désordres sociaux en 1831. Nour­ris­sant des ambi­tions poli­tiques, il s’en­gage dans le com­bat pour l’in­dé­pen­dance comme avo­cat, publi­ciste, et se fait élire dépu­té à la Diète hon­groise qui siège alors à Poz­so­ny (Pres­bourg, aujourd’­hui Bratislava).

Son élo­quence, son influence, son mili­tan­tisme anti-autri­chien (il est le prin­ci­pal ins­ti­ga­teur du boy­cott des pro­duits autri­chiens) lui valent trois ans d’in­car­cé­ra­tion (de 1837 à 1840), la popu­la­ri­té, de nom­breux par­ti­sans et pour finir une élec­tion triom­phale en 1847 comme dépu­té de Pest où il s’im­pose aus­si­tôt comme le chef de file de l’aile radi­cale du par­ti libé­ral nationaliste.

Si Szé­che­nyi et Kos­suth, ardents patriotes l’un et l’autre, s’ac­cordent sur les objec­tifs d’in­dé­pen­dance, s’es­timent mutuel­le­ment, n’é­tant pas à pro­pre­ment par­ler rivaux, ils n’en divergent pas moins, s’op­posent même sur la conduite à tenir, disons que leurs rap­ports au temps ne sont pas les mêmes. Le pre­mier redoute en effet les consé­quences funestes d’un embra­se­ment géné­ral et mise sur la patience pour faire entendre rai­son aux Autri­chiens. Le second, de tem­pé­ra­ment fou­gueux, meneur d’hommes né, estime que c’est peine per­due et que seule l’ac­tion dans l’en­thou­siasme peut balayer les obstacles.

L’insurrection

L’en­li­se­ment du dia­logue entre la Diète hon­groise et Vienne, la nou­velle du sou­lè­ve­ment du 13 mars dans la capi­tale déclenchent l’in­sur­rec­tion à Buda­pest le 15 mars. Par­tout dans les rues cir­culent les tracts d’un mani­feste de reven­di­ca­tions sou­te­nu par un chant natio­nal impro­vi­sé la veille par le grand patriote et poète lyrique Petö­fi alors âgé de 25 ans.

La liesse est géné­rale tant l’a­ve­nir semble radieux aux insur­gés qui obtiennent de Vienne huit jours plus tard la recon­nais­sance en bonne et due forme du gou­ver­ne­ment natio­nal hon­grois et l’empereur en per­sonne se rend même à Poz­nyi pour clore la ses­sion de la Diète. Szé­che­nyi et Kos­suth se retrouvent côte à côte au sein du gou­ver­ne­ment, le pre­mier en charge des Tra­vaux publics, le second des Finances ; le poste de Pre­mier ministre échouant au comte Lajos Bat­thyá­ny dont la répu­ta­tion d’in­té­gri­té ajoute à l’au­ra de l’équipe.

L’é­mis­sion de mon­naie fidu­ciaire, » le billet Kos­suth « , per­met, l’en­thou­siasme aidant, d’as­su­rer pro­vi­soi­re­ment la confiance et le fonc­tion­ne­ment des cir­cuits économiques.

Régime pour le moins archaïque que celui sub­sis­tant dans la Hon­grie en ce milieu du xixe siècle : l’a­ris­to­cra­tie y gère de vastes domaines qui lui ont été jadis confiés à titre non héré­di­taire par le sou­ve­rain, se déchar­geant sur elle de l’ap­pa­reil admi­nis­tra­tif, mili­taire et civil de base avec les mul­tiples dys­fonc­tion­ne­ments et abus que l’on peut ima­gi­ner. Com­ment pas­ser d’un tel régime qua­si féo­dal à un État moderne ? Tel est le défi, la véri­table gageure aux­quels s’at­taquent le gou­ver­ne­ment et le Par­le­ment révolutionnaires.

Signa­lons seule­ment dans le train de réformes des ins­ti­tu­tions, la mesure la plus inso­lite (démo­cra­ti­que­ment par­lant) : le béné­fice de pleine pro­prié­té de ses domaines accor­dé à la noblesse (sans doute en contre­par­tie de l’af­fran­chis­se­ment des serfs et de l’a­bo­li­tion des droits féo­daux ins­crits dans la loi de référence).

LES “DOUZE” POINTS DE REVENDICATION

Que sou­haite la nation hongroise ?
Paix, liber­té et entente !

1° Nous sou­hai­tons la liber­té de la presse,
l’abolition de la censure.

2° Un minis­tère res­pon­sable à Budapest.

12° L’union avec la Tran­syl­va­nie (alors sous contrôle direct de l’Autriche.)
Liber­té, éga­li­té, fraternité !

Le poète Sandor Petöfi
Le poète San­dor Petö­fi. © COLLECTION VIOLLET

CHANT NATIONAL HONGROIS

(Que per­sonne ne réus­sit à mettre digne­ment en musique.)

“ Debout, Ho​ngrois, la patrie nous appelle.
C’est l’heure, à pré­sent ou jamais !
Serons-nous esclaves ou libres ?
Voi­là le choix, décidez !

Nous jurons que jamais plus esclaves nous ne serons ! ”

Écrit en une nuit par Petöfi.

La révolte croate

Les Croates que les Hon­grois consi­dèrent main­te­nant comme leurs sujets (ne dépen­daient-ils pas admi­nis­tra­ti­ve­ment d’eux dans l’Em­pire ?) aspirent de leur côté à l’in­dé­pen­dance sur le modèle de ces der­niers, et ne se privent pas de le faire savoir à Vienne, où l’on com­mence à regret­ter amè­re­ment d’a­voir cédé si hâti­ve­ment aux reven­di­ca­tions hon­groises sans même en avoir pesé les consé­quences de proche en proche.

Faut-il rap­pe­ler que les guerres napo­léo­niennes ont lais­sé des traces dans les pro­vinces illy­riennes nou­vel­le­ment créées, rat­ta­chées à l’Em­pire fran­çais entre 1809 et 1813, courte période certes, mar­quée néan­moins par des trans­for­ma­tions radi­cales : en Dal­ma­tie, en Slo­vé­nie et dans la majeure par­tie de la Croa­tie, à la suite de l’a­bo­li­tion de la féo­da­li­té et de l’a­dop­tion du Code civil, on com­mence à s’é­veiller à l’i­dée d’au­to­no­mie, à la limite, d’in­dé­pen­dance, au sein d’un mou­ve­ment » illy­rien » d’a­bord cultu­rel où l’on rêve de ras­sem­bler les Slaves du Sud de l’Em­pire autrichien.

On est encore loin de l’i­dée d’une rup­ture avec Vienne, quand la Révo­lu­tion de 1848 éclate, pré­ci­pi­tant la prise de conscience du par­ti à prendre : Croates, Slo­vènes et Serbes réunis à Kar­lo­witz en mai 1848 envi­sagent leur union, mais sur­tout Jela­cic, ban de la Voï­vo­dine, qui a ser­vi comme géné­ral dans les rangs de l’ar­mée autri­chienne, refuse caté­go­ri­que­ment de se joindre aux insur­gés hon­grois dont il redoute l’es­prit de domi­na­tion, il pousse les Ser­bo-Croates de sa région à prendre les armes et le par­ti de Vienne sur la foi de diverses pro­messes reçues.

Jela­cic, au début de l’é­té 1848, enva­hit le ter­ri­toire hon­grois avec ses troupes.

La Hongrie en armes

La menace exer­cée au sud par Jela­cic n’est pas la seule. Les Rou­mains de Tran­syl­va­nie s’a­gitent, des troubles éclatent en Slo­va­quie (voir la post­face). Il devient clair que le gou­ver­ne­ment autri­chien, qui les encou­rage en sous-main, se pré­pare à inter­ve­nir le moment venu.

Face à la manœuvre d’en­cer­cle­ment qui se des­sine, le gou­ver­ne­ment hon­grois réagit avec vigueur pour prendre de vitesse ses adver­saires : levées en hâte, des forces ter­ri­to­riales stoppent l’a­vance des Croates qui, au lieu de refluer vers Zagreb, prennent la direc­tion de Vienne, leurs pour­sui­vants font de même, situa­tion mili­taire bien confuse, où aucune des deux par­ties n’a les moyens de for­cer la déci­sion et ne se risque à entrer dans Vienne.

À Buda­pest en juillet 1848, le cli­mat s’est radi­ca­li­sé devant l’ur­gence de doter la nation d’une véri­table armée. Ce sera l’hon­neur de Kos­suth de s’at­te­ler avec suc­cès à cette tâche prioritaire.

À par­tir d’u­ni­tés ter­ri­to­riales fai­ble­ment équi­pées et ins­truites, il crée de toutes pièces ou presque une armée natio­nale, la » Hon­ved « , réus­sis­sant à l’ha­biller, l’ar­mer, l’en­ca­drer et la doter d’ar­tille­rie : avec peu de moyens, un habile fon­deur tran­syl­vain Aron Gabor impro­vise une canon­ne­rie opé­ra­tion­nelle dans un temps record.

Notons inci­dem­ment que la com­mu­nau­té juive hon­groise, gagnée à la cause indé­pen­dan­tiste, riva­li­sant de zèle et d’in­gé­nio­si­té, a mobi­li­sé tous ses moyens maté­riels et humains. Pré­sident du comi­té de Défense natio­nale, Kos­suth est en fait à la fin de l’é­té 1848 le véri­table maître de la Hongrie.

Quand l’ar­mée hon­groise tente de bri­ser l’en­cer­cle­ment de Vienne par les troupes impé­riales réor­ga­ni­sées, elle subit un échec, se voit contrainte à se replier sur le sol hon­grois et même à aban­don­ner Buda­pest à l’en­ne­mi. Par la suite la contre-offen­sive autri­chienne pié­tine, cède le ter­rain conquis en sorte qu’au prin­temps 1849 les forces hon­groises ont par­tout repris l’initiative.

Hongrie - Révolution au château d’Ofener.
Hon­grie – Révo­lu­tion au châ­teau d’Ofener. © COLLECTION VIOLLET

Rupture des négociations et défaites

Para­doxa­le­ment, le prin­cipe de l’é­ga­li­té des natio­na­li­tés au sein de l’Em­pire énon­cé par la nou­velle Consti­tu­tion d’Olmütz avait été mal reçu par les Hon­grois déjà béné­fi­ciaires d’un sta­tut spé­cial, trans­po­sé de celui accor­dé par les Habs­bourg après l’ex­pul­sion des Otto­mans à la fin du xviie siècle (et donc régi par le droit mili­taire de l’époque).

Répression en Hongrie.
Répres­sion en Hon­grie.  © COLLECTION VIOLLET

Où ne va-t-on pas si l’on doit faire droit à toutes les aspi­ra­tions plus ou moins légi­times des mino­ri­tés de l’hin­ter­land his­to­rique hon­grois (Slo­va­quie, Tran­syl­va­nie, Sla­vo­nie…) dont on a tou­jours nié l’existence !

Par­ti­sans de la recherche d’un com­pro­mis et indé­pen­dan­tistes intran­si­geants s’af­frontent à Debre­cen au cours de débats pas­sion­nés. Fina­le­ment les seconds l’emportent, Kos­suth devient le » gou­ver­neur » d’une équipe où acceptent de sié­ger quelques modé­rés comme Bat­thyá­ny (mais non Széchenyi).

Et c’est la fuite en avant, après que l’ir­ré­pa­rable, l’i­nac­cep­table pour Vienne a été com­mis : la déchéance des Habs­bourg solen­nel­le­ment pro­cla­mée à Debre­cen le 14 avril 1849. Cet ultime et témé­raire défi lan­cé à l’Au­triche par les insur­gés va pro­vo­quer leur défaite.

C’est en effet comp­ter sans la réac­tion très défa­vo­rable du puis­sant voi­sin russe au » mau­vais » exemple don­né par les Hon­grois. Nico­las Ier, en quête par ailleurs d’un appui à l’Ouest dans sa poli­tique expan­sion­niste vers les Détroits, sai­sit le pré­texte de la soli­da­ri­té monar­chique pour pro­po­ser son aide mili­taire, lors d’une ren­contre à Var­so­vie, à Fran­çois-Joseph qui, dans son désar­roi, s’empresse d’accepter.

Il faut dans le camp hon­grois se rendre à l’é­vi­dence : pris entre deux feux et même un troi­sième (les Croates de Jela­cic), les com­bat­tants de la liber­té n’ont guère de chances sérieuses de rompre une coa­li­tion, sauf à ten­ter d’u­ser l’en­ne­mi en se retran­chant dans des sites fortifiés.

Kos­suth qui n’a­vait jamais reçu le sou­tien des classes les plus influentes (les grands pro­prié­taires fon­ciers et le cler­gé catho­lique) se voit main­te­nant ouver­te­ment cri­ti­qué et démis­sionne après avoir inves­ti des pleins pou­voirs le géné­ral Artur Gör­gey, com­man­dant en chef de l’armée.

Or ce der­nier, obéis­sant à des mobiles mal éclair­cis, va capi­tu­ler devant les Cosaques le 13 août 1849 à Vila­gos, près d’A­rad en Tran­syl­va­nie [A1] se fiant aux pro­messes d’am­nis­tie des géné­raux russes, pro­messes hon­teu­se­ment tra­hies après leur retrait, par les Autrichiens.

En effet, le gou­ver­ne­ment de Vienne qui s’at­ten­dait à une forte résis­tance était dis­po­sé à négo­cier mais, à la nou­velle de cette capi­tu­la­tion, change d’at­ti­tude, donne carte blanche au com­man­dant en chef, le géné­ral Hay­nau, qui s’est déjà acquis une sinistre répu­ta­tion en Ita­lie où ses atro­ci­tés lui ont valu le sur­nom de la » hyène de Bres­cia « . Hay­nau fait fusiller le 6 octobre 13 géné­raux, pendre des cen­taines d’in­sur­gés et enrô­ler de force ceux qu’il n’a pas fait jeter en pri­son. Ce même 6 octobre voit l’exé­cu­tion à Pest du comte Bat­thyá­ny, pour­tant le plus modé­ré par­mi les insurgés.

ÉPILOGUE

Ces exé­cu­tions som­maires et désho­no­rantes, que la rai­son d’É­tat ne jus­ti­fiait en rien, vont lais­ser dans la mémoire hon­groise des cica­trices pro­fondes, par­fois inso­lites [A2]. Écou­tons un his­to­rien hon­grois, Ist­van Lazar, évo­quer pour nous aujourd’­hui la chape de plomb, » l’ère Bach « , qui s’a­bat sur la Hon­grie après la répression :

Budapest, la statue de Kossuth sur la place du Parlement.
Buda­pest, la sta­tue de Kos­suth sur la place du Par­le­ment.  
© COLLECTION VIOLLET

Pen­dant des années, la Hon­grie porte des habits de deuil, visite ses pri­son­niers, rédige des demandes de grâce, recèle des pri­son­niers en fuite et se repaît de chi­mères. Elle fonde ses espé­rances sur des évé­ne­ments exté­rieurs : les mou­ve­ments ita­liens de Gari­bal­di autour de qui se ras­semblent pro­vi­soi­re­ment les com­bat­tants de la liber­té en Europe, l’a­vè­ne­ment de Napo­léon III n’ayant héri­té du célèbre Corse que le nom…

Pour en finir avec cette sombre période qu’ad­vient-il des autres chefs de l’insurrection ?

Le des­tin de Szé­che­nyi n’est guère plus enviable que celui de Bat­thyá­ny : incon­so­lable, il se culpa­bi­lise de l’é­chec de la révo­lu­tion (trau­ma­tisme inti­me­ment aggra­vé par l’é­chec d’un remariage).

Cet » Ham­let moderne » comme l’en­tre­voit un écri­vain hon­grois, tra­gique vic­time d’une voca­tion dont l’ac­com­plis­se­ment le fuit, va lui-même mettre fin à ses jours en 1860 dans un asile d’a­lié­nés, proche de Budapest.

À l’in­verse, Kos­suth, escor­té de sa cour d’é­mi­grés, voyage beau­coup, allant de pays en pays sol­li­ci­ter de l’aide et recueillir des marques de sym­pa­thie, sur­tout à Londres et aux États-Unis qui lui réservent un accueil triom­phal. (Rap­pe­lons qu’à Londres il se lie avec d’autres lea­ders répu­bli­cains tel Ledru-Rollin.)

Il est peu dou­teux que sa pres­tance et son élo­quence ont beau­coup contri­bué à popu­la­ri­ser la cause hon­groise comme à nuire à l’i­mage des Habs­bourg dans l’o­pi­nion publique occidentale.

Par la suite Kos­suth gagne Turin d’où il tente de pré­pa­rer le sou­lè­ve­ment de sa patrie mais l’ar­mis­tice de Vil­la­fran­ca entre Napo­léon III et l’Au­triche ruine ses espoirs.

Il condamne non sans rai­son le com­pro­mis de 1867. Son refus, après son amnis­tie, de sié­ger à l’As­sem­blée natio­nale où il garde nombre de fidèles, n’empêche pas la créa­tion en son sein d’un par­ti de l’in­dé­pen­dance se récla­mant de lui.

Au soir de sa longue vie, la sagesse venue, il amen­de­ra ses convic­tions, appe­lant de ses vœux la consti­tu­tion d’une véri­table fédé­ra­tion danubienne.

L’un des traits les plus inat­ten­dus de la fou­gueuse per­son­na­li­té de Kos­suth, presque une seconde voca­tion chez lui, a été son goût et sa grande com­pé­tence de natu­ra­liste, notam­ment d’entomologiste.

POSTFACES

Andrassy

Par un sin­gu­lier retour de for­tune dont l’his­toire est cou­tu­mière, il se trouve, par­mi les insur­gés hon­grois de 1848, un homme des­ti­né à faire une ren­trée alors impré­vi­sible sur la scène poli­tique euro­péenne et même contri­buer à inflé­chir le cours direc­teur des évé­ne­ments de son siècle : le comte Gyu­la Andras­sy (1823−1890). Né à Kosice2, d’o­ri­gine slo­vaque comme Kos­suth, élu en 1847 à la Diète de Pres­bourg (comme dépu­té de cette ville), il fait cause com­mune avec lui.

Gyula Andrassy.
Gyu­la Andras­sy.  © COLLECTION VIOLLET

L’in­sur­rec­tion le voit d’a­bord exer­cer un com­man­de­ment au sein du Hon­ved mais le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire juge plus utile d’en faire son repré­sen­tant à Istan­bul dont on espère l’ap­pui éven­tuel, mis­sion éphé­mère, vite inter­rom­pue par la capi­tu­la­tion de Vilagos.

Le voi­là réduit à prendre… le che­min de l’exil, à gagner Londres (ensuite Paris) où le rejoint la nou­velle de sa condam­na­tion à mort et de sa pen­dai­son en effi­gie par un tri­bu­nal mili­taire autri­chien en 1851. Cepen­dant Andras­sy com­mence à prendre ses dis­tances avec ses col­lègues, trans­fuges de la révo­lu­tion hon­groise tels Kos­suth et Tele­ki. Aus­si réso­lu qu’eux à pour­suivre le com­bat pour la cause natio­nale hon­groise, il juge sté­rile leur intran­si­geance et s’en sépare au plan des objec­tifs et de la stra­té­gie à adopter.

Andras­sy a eu le loi­sir de réflé­chir aux don­nées poli­tiques de l’Eu­rope, s’é­tant déjà exer­cé à démê­ler l’é­che­veau de leurs impli­ca­tions au cours d’un voyage d’é­tude accom­pli avant 1848. Tirant les leçons de l’é­chec subi, il s’est affer­mi dans l’i­dée que l’in­dé­pen­dance d’une Hon­grie déjà affai­blie par ses ten­sions internes du fait de ses tur­bu­lentes mino­ri­tés slaves au Nord et au Sud ne se révèle à l’ex­pé­rience pro­blé­ma­tique, voire illu­soire en deve­nant le théâtre per­ma­nent des luttes d’in­fluence, des riva­li­tés entre ses trop puis­sants voi­sins autri­chien et russe.

Ne fau­drait-il pas mieux cher­cher à éta­blir dans le res­pect mutuel des indé­pen­dances un accord pro­fi­table de par­te­na­riat avec l’un d’eux. Tel appa­raît aux yeux d’An­dras­sy le véri­table défi à rele­ver. Face à ce choix alter­na­tif, Andras­sy ne balance pas : sa culture, ses affi­ni­tés le font ger­ma­no­phile jus­qu’à approu­ver sans réserve la néga­tion du natio­na­lisme tchèque par les Autrichiens.

Au cours de la car­rière poli­tique qui l’at­tend, Andras­sy ne varie­ra pas dans ses convic­tions le des­ti­nant, comme nous allons le voir, à se faire l’auxi­liaire de la poli­tique bis­mar­ckienne et même l’al­lié objec­tif le plus sûr du chan­ce­lier alle­mand en Autriche.

Rap­pe­lons les étapes de sa spec­ta­cu­laire ren­trée dans l’a­rène politique.

Le cabi­net autri­chien n’i­gnore rien des divi­sions au sein de la dia­spo­ra natio­na­liste hon­groise. Dans un geste d’a­pai­se­ment, signal de libé­ra­li­sa­tion à l’a­dresse de l’o­pi­nion tant inté­rieure qu’ex­té­rieure (très cri­tique vis-à-vis de sa poli­tique hon­groise) il amnis­tie Andras­sy l’au­to­ri­sant à ren­trer dans son pays et même à y jouer un rôle politique.

Annexes

[A1] Qu’est-ce qui avait pu pous­ser Gör­gey à se rendre, avant que le sort des armes se fût pro­non­cé : tra­hi­son, sou­ci d’é­par­gner la vie de ses hommes, démo­ra­li­sa­tion de l’ar­mée (du côté des Russes déci­més par le cho­lé­ra, la situa­tion n’é­tait guère plus brillante) ? His­to­riens et même dra­ma­turges hon­grois en ont beau­coup débat­tu sans conclure pour autant. C’est pour­tant un fait que, sur le front Ouest, des forces hon­groises com­man­dées par le géné­ral Klap­ka, soli­de­ment retran­chées à Kos­ma­ron, face aux Autri­chiens, leur don­nèrent tel­le­ment de fil à retordre que ces der­niers leur pro­po­sèrent des condi­tions de capi­tu­la­tion plus qu’­ho­no­rables accep­tées et respectées.

[A2] En voi­ci quelques exemples :

  • Le sou­ve­nir des » 13 mar­tyrs d’A­rad » est tou­jours fidè­le­ment com­mé­mo­ré chaque année en Hongrie.
  • Pen­dant long­temps les Hon­grois se rési­gne­ront mal à la mort de leur poète, Petö­fi, alors com­man­dant et aide de camp de Gör­gey. La dis­pa­ri­tion de son corps accré­di­te­ra la légende de sa cap­ti­vi­té en Rus­sie… et l’ap­pa­ri­tion de faux Petöfi.
  • Hon­nie à jamais, la figure schi­zo­phré­nique de Hay­nau sur­vi­vra dans les légendes fan­to­ma­tiques popu­laires de l’Est hon­grois (où il s’é­tait reti­ré) sous les traits d’é­pou­vante d’un Dra­cu­la ver­sion hongroise.
  • La scène repré­sen­tant l’exé­cu­tion de Bat­thyá­ny avait fait l’ob­jet d’une com­mande offi­cielle : un tableau des­ti­né à… orner à la demande de Fran­çois-Joseph (sadisme ou expia­tion de sa part ?) sa rési­dence de Burg.

[A3] L’ins­ti­tu­tion en 1867 de la monar­chie duale aus­tro-hon­groise doit être consi­dé­rée dans ses rap­ports avec le trai­té de Prague (épi­logue de la défaite de Sado­wa), ce chef-d’œuvre de la diplo­ma­tie bismarckienne.
Com­ment ne pas voir les avan­tages que le chan­ce­lier alle­mand retire d’un tel mon­tage (qu’il encou­rage pro­ba­ble­ment en sous-main) : en dépla­çant vers l’est le centre de gra­vi­té de sa future alliée, qu’il vient de chas­ser d’Al­le­magne, il l’in­cite à ne plus regar­der en arrière mais du côté de ses marches slaves. En un mot il » hun­ga­rise » son impé­ria­lisme sans comp­ter qu’il fait des diri­geants hon­grois des sym­pa­thi­sants poten­tiels de l’Al­le­magne et ses alliés objec­tifs pour faire échec aux ambi­tions russes dans les Bal­kans. C’est un fait que les prin­ci­paux diri­geants d’An­dras­sy à Hor­thy vont jouer la carte allemande.

Après ses revers en Ita­lie, l’Au­triche pres­sée de toutes parts se résout en 1860 à assou­plir son atti­tude vis-à-vis de ses mino­ri­tés natio­nales et à faire des conces­sions, mais sans aller jus­qu’à recon­naître les lois consti­tu­tion­nelles hon­groises comme sa situa­tion par­ti­cu­lière au sein de la monar­chie danubienne.

Andras­sy fait cam­pagne contre ces pro­po­si­tions et marque son hos­ti­li­té à toute solu­tion qui accor­de­rait dans un cadre fédé­ral les mêmes droits aux Tchèques et aux Hon­grois. Il rejoint en cela la fier­té et le natio­na­lisme ombra­geux de ses com­pa­triotes tout en sachant qu’à Vienne on accorde une atten­tion prio­ri­taire aux reven­di­ca­tions hon­groises, qui jouissent main­te­nant de sou­tiens actifs dans les chancelleries.

Cette pug­na­ci­té va se révé­ler plei­ne­ment payante quand, vice-pré­sident de la Diète hon­groise, il seconde son com­pa­triote Deak, deve­nu l’in­ter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié du cabi­net de Vienne. Tous deux, par la force de leurs convic­tions et de leur bonne foi, font une forte impres­sion sur l’empereur Fran­çois-Joseph lui-même.

C’est Andras­sy qui ima­gine, dans le cadre du com­pro­mis de 1867 éta­blis­sant une double monar­chie, le sys­tème des deux délé­ga­tions dési­gnées par les Par­le­ments res­pec­tifs de Vienne et de Buda­pest pour voter le bud­get commun.

Nom­mé le pre­mier pré­sident du Conseil de la Hon­grie res­tau­rée dans son indé­pen­dance, il s’at­telle à la lourde tâche de doter son pays d’un appa­reil éta­tique moderne jus­qu’a­lors inexis­tant, tout en conte­nant l’op­po­si­tion à la fois des patriotes ultra de Kos­suth et des mino­ri­tés natio­nales slaves (Ser­bo-Croates et Slo­vaques), voire rou­maines. Son hos­ti­li­té vigi­lante à la poli­tique de revanche sur la Prusse le conduit d’a­bord à s’op­po­ser à l’en­trée en guerre de l’Au­triche-Hon­grie aux côtés de la France en 1870.

Bis­marck qui ne redoute rien tant qu’une telle alliance sait qu’il peut comp­ter sur Andras­sy pro­mu ministre des Affaires étran­gères de l’Empire.

À Vienne, le désastre mili­taire fran­çais a ravi­vé le sou­ve­nir cui­sant de l’hu­mi­lia­tion si proche de Sado­wa (en 1866). On diverge sur l’at­ti­tude à adop­ter vis-à-vis de l’Al­le­magne. Le chan­ce­lier Beust (ex-pre­mier ministre de la Saxe, hos­tile à Bis­marck qui s’est mis au ser­vice des Habs­bourg) démissionne.

Andras­sy qui lui suc­cède a tôt fait de convaincre Fran­çois-Joseph qu’il est chi­mé­rique d’es­pé­rer une revanche sur la Prusse, que le meilleur par­ti est celui de la récon­ci­lia­tion. Celle-ci a lieu en sep­tembre 1872 à Ber­lin qui voit les trois empe­reurs Guillaume Ier, Fran­çois-Joseph et Alexandre II conve­nir de res­ser­rer leurs liens. En réa­li­té der­rière cette façade de soli­da­ri­té se pro­filent bien des ques­tions en sus­pens sur l’a­na­lyse de la situa­tion faite par cha­cun et ses intentions.

On ne sau­rait, dans le cadre res­treint de ce che­mi­ne­ment déjà éloi­gné de son point de départ, évo­quer dans ses diverses impli­ca­tions et com­pli­ca­tions la grande diver­sion opé­rée par le rebon­dis­se­ment de l’é­pi­neuse ques­tion d’O­rient, liée au déclin per­sis­tant de la puis­sance otto­mane, le » malade de l’Eu­rope « , cible des convoi­tises ou des craintes des chancelleries.

Pour son mal­heur et celui de l’Eu­rope, l’Au­triche-Hon­grie, cédant au mirage loin­tain de la » Route de Salo­nique « , va bien­tôt s’a­ven­tu­rer incon­si­dé­ré­ment dans les Bal­kans, zone de tous les dangers.

Or cette » faute his­to­rique « , si lourde de consé­quences, a deux pro­ta­go­nistes, alliés de cir­cons­tance obéis­sant à leurs logiques propres. D’a­bord Bis­marck, l’ins­ti­ga­teur, le ten­ta­teur, celui qui tire machia­vé­li­que­ment les fils. Il désire conso­li­der l’al­liance des deux Empires, élar­gie à l’I­ta­lie (la » Tri­plice »), faire en sorte d’ef­fa­cer les séquelles du pas­sé et leur conten­tieux dans les mémoires.

Il n’est pour cela de meilleur remède qu’une recon­ver­sion, une réorien­ta­tion du regard vers le Sud-Est, ces vastes ter­ri­toires bal­ka­niques à la des­ti­née poli­tique incer­taine, offrant éven­tuel­le­ment des pers­pec­tives d’ex­ten­sion pour l’Em­pire aus­tro-hon­grois, à cette réserve près que, pour sa part, le chan­ce­lier alle­mand ne s’a­voue pas dis­po­sé à y expo­ser la vie d’un gre­na­dier pomé­ra­nien [A3].

La suite est bien connue. Le congrès de Ber­lin de 1878 consacre en appa­rence le triomphe de la nou­velle poli­tique : l’Au­triche-Hon­grie se voyant en effet accor­der le droit d’oc­cu­per mili­tai­re­ment la Bos­nie-Her­zé­go­vine et faire ain­si l’é­co­no­mie d’une guerre dans les Bal­kans. Tou­te­fois l’oc­cu­pa­tion ne se fait pas sans mal, se heur­tant à l’hos­ti­li­té des popu­la­tions plus spé­cia­le­ment des Serbes de Bos­nie qui orga­nisent la résistance.

Devant ces obs­tacles d’ailleurs pré­vi­sibles, l’o­pi­nion publique à Vienne comme à Buda­pest se fait très cri­tique : hos­tile à la Rus­sie, elle admet mal que l’on ait sacri­fié le dogme de l’in­té­gri­té de l’Em­pire otto­man en sorte qu’An­dras­sy, prin­ci­pal pro­ta­go­niste de l’a­ven­ture bal­ka­nique, pré­fère démis­sion­ner l’an­née sui­vante en 1879.

Slovaquie

Décou­pée dans le vaste mas­sif car­pa­tique, la Slo­va­quie se déve­loppe d’ouest en est, avec, au nord, le mas­sif des Hautes Tatras célèbre pour être évo­qué dans la seconde par­tie de l’hymne tché­co­slo­vaque (« Au-des­sus des Tatras brillent les éclairs… » des paroles qui remon­taient pré­ci­sé­ment à l’an­née 1848).

La forêt y domine en dehors des basses terres labou­rables de la rive gauche du Danube déta­chées de la Hon­grie au trai­té de Tri­anon en juin 1920 bien que peu­plées majo­ri­tai­re­ment de Magyars. His­to­ri­que­ment liés à la Hon­grie, les Slo­vaques accueillent avec joie la nou­velle de la révo­lu­tion de Vienne comme celle de l’in­sur­rec­tion hon­groise. Pleins d’es­poir pour eux-mêmes, ils pré­sentent à la junte au pou­voir à Buda­pest leurs propres revendications.

Mal leur en prend, non seule­ment on les écon­duit, mais on leur envoie les troupes de Kos­suth pour les mettre au pas, étouf­fer sau­va­ge­ment toute forme de rébel­lion : des potences hâti­ve­ment dres­sées, vite sur­nom­mées » les arbres de la liber­té de Kos­suth » dont le lugubre sou­ve­nir res­te­ra long­temps gra­vé dans les mémoires.

Indi­gnés, les Slo­vaques, en déses­poir de cause, en appellent à Vienne, se ran­geant à ses côtés dans le conflit avec la Hon­grie mais sans en obte­nir par la suite une quel­conque recon­nais­sance. Moins de dix ans plus tard, c’est en vain qu’ils pro­testent contre leur rat­ta­che­ment à la Trans­lei­tha­nie lors du par­tage ter­ri­to­rial dua­liste de 1866.

De nou­veau le gou­ver­ne­ment de Buda­pest leur fait payer très cher cette volon­té réité­rée de divorce, fai­sant des Slo­vaques des citoyens de seconde zone en matière de droits civiques, de langue (le magyar est seul ensei­gné), de culture (dis­so­lu­tion en 1875 de la » Matice Slo­vens­ka « , leur grande socié­té culturelle…).

Des décon­ve­nues, lourdes de consé­quence encore à l’heure actuelle, les attendent au siècle sui­vant dans le cadre de leur union avec les Tchèques.

La conven­tion de Pitts­burgh signée en mai 1918 par Masa­ryk garan­tis­sant l’au­to­no­mie slo­vaque, et pré­lu­dant à l’ac­cord d’u­nion conclu en octobre ne sera jamais appli­quée. Le mécon­ten­te­ment crois­sant pro­vo­qué par la poli­tique cen­tra­li­sa­trice abu­sive de Prague est à l’o­ri­gine d’une séces­sion s’ap­puyant sur l’an­cien mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste (créé en 1905 par l’ab­bé Hin­ka) dont les suc­ces­seurs deve­nus pro­na­zis pro­clament uni­la­té­ra­le­ment en octobre 1938 l’in­dé­pen­dance de la Slo­va­quie, c’est la crise ouverte avec Prague et l’oc­ca­sion pour Hit­ler d’ac­cor­der ce que Prague refuse, à Mgr Tiso convo­qué pour la cir­cons­tance à Munich.

Voi­ci donc la Slo­va­quie pas­sée sous pro­tec­to­rat alle­mand sous cou­vert d’un fort par­ti pro­na­zi, enga­gée de gré pour les uns, de force pour les autres, d’a­bord au nord dans le bref inter­mède contre la Pologne, ensuite à l’est en 1941 contre l’URSS. Les yeux se des­sillent, la résis­tance s’or­ga­nise, se pour­suit après l’in­sur­rec­tion en 1944 de Banská Bys­tri­ca au cœur du pays, noyée dans le sang par l’ar­mée allemande.

Par une sin­gu­lière iro­nie du des­tin, après l’ef­fa­ce­ment de la voie démo­cra­tique en 1948 à Prague, la Slo­va­quie forte de sa situa­tion géos­tra­té­gique au cœur du COMECON va connaître un déve­lop­pe­ment éco­no­mique rapide, moteur d’un renou­veau démo­gra­phique : les Sovié­tiques lui réservent en effet une place cen­trale dans leurs plans d’industrialisation.

Ils mettent en valeur ses poten­tia­li­tés hydro­élec­triques, déve­loppent le réseau des voies de com­mu­ni­ca­tion et édi­fient entre autres deux vastes com­plexes sidé­rur­giques, le pre­mier à Kosice (rece­vant son char­bon de Silé­sie, son mine­rai de fer d’U­kraine), le second à Ziar trai­tant la bauxite de Hongrie.

Mal­heu­reu­se­ment depuis l’ef­fon­dre­ment du bloc com­mu­niste, tous les élé­ments d’une crise éco­no­mique pro­fonde se trouvent réunis : le gigan­tisme d’ins­tal­la­tions vieillies, la nature des pro­duc­tions très orien­tées vers l’ar­me­ment, la dégra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment rendent très dif­fi­cile leur recon­ver­sion, entraî­nant par­mi une popu­la­tion active très accrue mais insuf­fi­sam­ment qua­li­fiée un chô­mage très supé­rieur à celui des pays voisins.

Telle est sans doute la cause pro­fonde du divorce récent entre Tchèques et Slo­vaques, ces der­niers, encore mar­qués par l’ère com­mu­niste res­tés atta­chés au socia­lisme d’É­tat, se plai­gnant du peu de soli­da­ri­té de leurs par­te­naires tchèques à leur égard et redou­tant sans doute la main­mise sur leur économie.

____________________________________
1. Numé­ro de mars 2001 : texte de sa remar­quable confé­rence “ Le trai­té de Ver­sailles et les autres trai­tés des ban­lieues nous concernent-ils encore aujourd’hui ? ” le 13 décembre der­nier à la Mai­son des X.
2. Ville de l’est de la Slo­va­quie, dotée par les Russes après la Deuxième Guerre mon­diale d’un grand com­plexe sidé­rur­gique, en grande dif­fi­cul­té à l’heure actuelle, comme on peut s’en douter.
P.-S. : ce tour d’ho­ri­zon néces­sai­re­ment limi­té a omis de rendre compte d’é­vé­ne­ments notables sur­ve­nus dans d’autres pays d’Eu­rope durant la période 1847–1852.
Rap­pe­lons cepen­dant le cas de la Suisse où l’an­née 1847 a été mar­quée par la guerre du Son­der­bund où Hen­ri Dufour (X 1807) a joué un rôle de pre­mier plan, étape déci­sive sur la voie de son uni­té fédé­rale (cf. La Jaune et la Rouge, mars 1988, l’ex­cellent article de Pierre Stroh, 31).

Poster un commentaire