Magazine N°711 Janvier 2016 - Expressions
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L'envers du décor

À la recherche d'un premier emploi, ingénieure et maghrébine

 
Depuis longtemps, les chiffres élevés du chômage des jeunes témoignent de leur difficulté à entrer sur le marché du travail. En 1995, un groupe d’ingénieurs bénévoles de la région lyonnaise a décidé de s’engager pour accompagner ces jeunes diplômés, ingénieurs et techniciens, en créant l’association Objectif pour l’emploi (OPE Ingénieur-e et Technicien-e Demain).
En vingt ans, cette association a permis à plus de trois mille bénéficiaires de trouver leur emploi. Mounira Oudina, l’une de ces bénéficiaires, évoque son expérience de la recherche d’emploi à l’occasion du vingtième anniversaire d’OPE.
 

J’ai effectué mon premier stage OPE en 2001. Après l’acquisition d’un diplôme d’ingénieur et une expérience de dix-huit mois aux États-Unis, j’étais bercée d’illusions dont celle de trouver un emploi rapidement.

Après trois mois de recherches infructueuses et d’isolement, j’ai trouvé l’OPE et, sur leurs conseils avisés, je suis repartie aux États-Unis pour acquérir une expérience plus importante.

En 2005, je reviens une seconde fois et là, je ne perds pas de temps, je vais au siège de l’association.

Rester connecté à un groupe

Ce que j’y ai trouvé : une équipe formidable, composée de personnes pleines de bonne volonté qui nous apportent des choses essentielles.

Mounira Oudina évoque son expérience grâce à OPE.
Mounira Oudina évoque son expérience à l’occasion du vingtième anniversaire d’OPE.

OPE nous accompagne semaine après semaine, nous permet de rester connectés à un groupe, de maintenir une dynamique de recherche d’emploi, de développer des outils d’apprentissage pour susciter un réseau de connaissances professionnelles, et enfin de perfectionner nos CV et nos lettres de motivation, sans pour autant le faire à notre place.

L’estime de soi

Cela m’a beaucoup aidée, intellectuellement et émotionnellement. On est plus ou moins fragile, vulnérable lorsqu’on recherche un emploi.

Je me rappelle que mon moral était au plus bas. J’ai même été aidée par une psychologue du travail OPE. Celle-ci m’a surtout appris à gérer mes émotions dans la recherche de travail. Il n’a pas fallu beaucoup de séances, deux ou trois, mais elle a réussi à faire passer les messages essentiels pour la revalorisation de l’estime de soi.

Et c’est cela dont on a le plus besoin quand on cherche du boulot : impossible de convaincre un employeur qu’on est fait pour le job, si on n’est pas en mesure de s’en convaincre soi-même. OPE c’est cette chose importante qu’elle nous apporte : retrouver sa dignité de chercheur d’emploi.

Créer du lien

Il est important de préciser qu’on ne devient pas « copain » avec les gens qui nous accompagnent, l’association n’a pas vocation à augmenter son nombre d’amis Facebook, mais on crée des liens, on crée du lien. On s’attache parfois, mais surtout on n’oublie jamais. On se voit peu, on écrit peu, mais de temps en temps comme aujourd’hui, on a l’occasion de manifester sa reconnaissance.

LOIN DU RÊVE AMÉRICAIN

Aux États-Unis, ma chef était chinoise, son chef vietnamien, son chef américain, son chef indien et la position la plus importante était occupée par une femme charismatique, et pas une top-model sortie des magazines comme les working girls qu’on voit dans les films américains : non, une femme en surpoids.
On peut adresser aux États- Unis toutes les critiques que l’on voudra, il reste qu’on est loin de voir un Obama président en France.

Parmi eux, je souhaite rendre hommage à Philippe L., mon tuteur bénévole, qui est décédé il y a plus de deux ans. Une anecdote avec Philippe. Un jour, j’ai eu un entretien très humiliant avec un recruteur qui m’a demandé mes origines et si j’étais musulmane.

Bien sûr, c’est interdit, mais soyons réalistes : cela arrive plus souvent qu’on ne croit. Le recruteur me fait savoir qu’il posait cette question uniquement pour s’assurer que je ne me voile pas une fois la période d’essai dépassée.

Je suis restée sans voix, ce qui ne l’a pas vraiment rassuré. On peut imaginer la suite de l’entretien, on ne peut plus confortable pour tout le monde.

Ne pas s'enfermer dans la colère

Il y a alors deux réactions possibles : soit on se dit qu’on vit dans un monde pas très prometteur et on s’enferme dans la colère et toutes les dérives que cela peut engendrer. On s’éloigne alors chaque jour un peu plus de l’objectif de trouver un emploi.

Soit on a la chance d’être épaulé par les plus belles âmes, comme celle de mon tuteur, qui nous rappelle que le monde s’équilibre et qu’on est loin du « tous pourris ».

Il m’a dit : « Mounira, tu t’es fait surprendre par ta naïveté, fraîchement revenue des États-Unis. »

Le meilleur moyen de combattre

L’estime de soi est necessaire quand on cherche du boulot.
L’estime de soi est ce dont on a le plus besoin quand on cherche du boulot. © ADAM GREGOR / FOTOLIA

Mon tuteur a poursuivi : « Tu ne peux pas changer la perception que les autres auront de toi, ces pratiques existent. Ça ne sert à rien d’être en colère, de te braquer, de les attaquer en frontal, le combat est perdu d’avance.

Non, le meilleur moyen de combattre, c’est d’en avoir conscience pour mieux le contourner. En faire une force, apprendre à les identifier, apprendre à rassurer, détruire les préjugés dans l’œuf, prendre de la hauteur, maîtriser ses réponses, trouver des répliques drôles. »

Et ça a marché. Lors d’un entretien, on m’a demandé si j’allais avoir des enfants. J’ai répondu : « Oui, onze, comme ma mère. » Le recruteur a éclaté de rire et m’a embauchée, à un poste de commerciale chez un équipementier automobile.

Un avenir prometteur

Deux ans plus tard, j’ai été recrutée chez Henkel, où je suis technico-commerciale. J’aime beaucoup ce que je fais depuis 2008. Je suis autonome, ma hiérarchie me fait confiance et les perspectives d’évolution sont très prometteuses.

Aujourd’hui, j’ai une petite fille de quatre ans. Je ne sais pas ce que sera le marché de l’emploi dans vingt ans, mais si j’arrive à lui transmettre un quart de ce que j’ai appris de l’association OPE, je serai une maman heureuse.

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