Magazine N°712 Février 2016 - Expressions
L'envers du décor

La Légion étrangère, un système unique

Pour sortir des difficultés, pour gagner, il est indispensable d’être uni et solidaire, d’avoir l’esprit d’équipe. C’est l’un des points forts de la Légion étrangère, qui n’accueille pas toujours les premiers de la classe mais obtient le prix d’honneur. Elle a développé un système d’homme unique, qui donne et qui pardonne.

Des légionnaires
Lorsque le candidat a signé son contrat d’engagement, il devient légionnaire à part entière. Son passé est mis entre parenthèses et il peut repartir de zéro, à armes égales avec ses camarades.

La mission du militaire est de défendre son pays, ses intérêts et ses citoyens. Il le fait par sa présence, son intervention, l’usage de ses armes. Et si les circonstances l’imposent, jusqu’au sacrifice de sa vie.

Cette dernière particularité mérite d’être soulignée car elle légitime le respect des citoyens pour les soldats.

Être prêt en permanence

Les missions imposent de se tenir prêt en permanence, techniquement, physiquement et moralement. Comment fait-on pour être moralement prêt ?

Dans l’Armée de terre, le carburant qui permet de fédérer la troupe derrière son chef, au quotidien et en opérations, dans la durée comme dans les épreuves, s’appelle l’esprit de corps.

C’est une nécessité fondamentale pour les soldats de l’Armée de terre qui représentent, depuis de nombreuses années, 80 % des militaires engagés dans les opérations extérieures.

Défilé du 14 juillet avec les légionnaires
L’allure impeccable de nos soldats alignés sur les Champs-Élysées à l’occasion du défilé du 14-Juillet est une représentation de l’esprit de corps.

Essayons de définir cet esprit de corps. L’allure impeccable de nos soldats alignés sur les Champs-Élysées à l’occasion du défilé du 14-Juillet en est une représentation. Mais ce n’en est qu’un des fruits. En effet, l’esprit de corps est avant tout ce qui dynamise une troupe, lui permet d’obtenir de bons résultats et de chercher à les améliorer sans cesse.

Cet esprit se développe au rythme imposé par les chefs, chacun à leur niveau, dans la vie courante, à l’instruction, en opérations et dans le commandement.

Une entité mondialement reconnue

Je m’appuie sur un exemple, celui d’une entité très particulière, connue de tous les Français, reconnue dans le monde entier. Je veux parler de la Légion étrangère.

C’est à la fois un mythe et une réalité, une incroyable exception juridique française : la France autorise des étrangers volontaires à porter ses armes dès le temps de paix. Ces quelques mots résument à eux seuls ce qu’est la Légion.

Tout part d’un statut juridique particulier qui permet de faire face à l’extrême diversité des candidats. Près de 150 nationalités différentes se présentent à la Légion étrangère (Roumains, Polonais, Ukrainiens, Malgaches, Brésiliens, Russes, Hongrois, Chinois, Népalais, etc.).

Il ne peut y avoir de racisme. Qu’advienne une crise sur la scène internationale, les volontaires se présentent peu après.

Des hommes venus de tous les horizons

S’ajoute une diversité de langues, de cultures, d’ethnies, de religions, d’antécédents, d’éducation, de motivations et de fragilités. Pour autant, tous les candidats ont un point commun : leur démarche. Ils veulent sortir d’une ornière et redémarrer.

Leur point commun est d’être des volontaires. Et il faut être déterminé pour venir à vélo d’Oulan-Bator. Ces candidats sont prêts à tout donner pour la Légion étrangère. Ils sont également sélectionnés avec soin : seul un volontaire sur dix sera retenu. Le légionnaire est donc un homme déterminé.

Ces traits de caractère ne sont pas les seules particularités du modèle « Légion étrangère ». Quelques points clés déterminent l’excellence de la Légion.

Repartir à zéro

La troupe est placée sous les ordres d’officiers français. Je suis un officier français, j’ai servi à la Légion et dans d’autres unités de l’armée française.

EXEMPLARITÉ

Sans exemplarité de la part des chefs, rien ne peut se construire, surtout pas l’esprit de corps. Le général Patton avait une formule bien à lui et particulièrement claire : « Les hommes, c’est comme les spaghettis. Pour les faire avancer, il ne faut pas les pousser ; il faut les tirer. »

Nous appliquons et faisons appliquer les lois de la République. Pour le jeune engagé volontaire, l’officier est sa seule référence.

L’égalité des chances : lorsque le candidat a signé son contrat d’engagement, il devient légionnaire à part entière. Son passé est mis entre parenthèses et il peut repartir de zéro, à armes égales avec ses camarades. S’il veut couper avec son passé, il peut prendre temporairement un autre nom.

L’avancement se fait au mérite : tout le monde démarre au bas de l’échelle et gagne ses grades, au mérite. On ne parle pas d’ascenseur social, mais d’escalier social car il faut gravir toutes les marches et rien n’est automatique.

En se présentant à la Légion étrangère, le candidat a souvent connu une situation antérieure délicate. Il se présente pour des raisons personnelles et reste pour des raisons collectives, parce qu’il a trouvé une famille d’accueil. Plus il est accueilli, plus il se sent prêt à tout donner.

Honneur et fidélité

Une double relation s’installe : il reçoit et la Légion lui donne. C’est ainsi que se crée la confiance que le légionnaire est venu chercher. Le point de départ est donc la confiance. En termes militaires, on appelle également cela la fidélité.

Le musée des légionnaires
Deux jeunes légionnaires visitent le musée de la Légion (refait et inauguré en 2013). Le tableau représente le général Bernelle qui commanda la Légion étrangère. C’est lui qui décida de l’amalgame (mélange des nationalités au sein des unités).

Sur le drapeau français, deux mots sont inscrits en lettres d’or : Honneur et Patrie. Sur les emblèmes de la Légion étrangère, on peut lire : Honneur et Fidélité.

Une différence majeure qui rappelle à ces étrangers que la fidélité à la France, à défaut d’être légitime, est un devoir. Le statut du légionnaire rappelle expressément qu’il doit servir avec honneur et fidélité.

En rejoignant nos rangs, le légionnaire arrive avec sa culture d’origine et ne parle pas toujours français. Il est cependant une compétence universelle et que tous possèdent, quel que soit leur patrimoine culturel : ils savent tous juger. Pour les commander, il est donc indispensable d’être naturel et limpide.

Plus que partout ailleurs, un comportement exemplaire s’impose. On parle souvent de discours exemplaire, mais face à une population qui ne saisit pas toujours les mots, la cohérence entre discours et comportement est primordiale. Et savoir reconnaître ses erreurs aide à progresser. C’est vrai à la Légion étrangère, et je pense que c’est vrai ailleurs.

Des principes à respecter

Pour faire vivre ensemble ces étrangers, quelques principes s’imposent. Le français, tout d’abord. À la Légion étrangère, on apprend le français, on parle français, on découvre la France et la culture française.

SERVIR LA FRANCE

La fierté est le propre des hommes de la Légion, y compris après l’avoir quittée.
En 2013, en Pologne, le Président de la République s’est fait accoster lors d’une cérémonie par trois anciens légionnaires en béret vert.
Ils ont exprimé leur fierté d’avoir servi dans les rangs de la Légion étrangère, témoignant de la grandeur de la France. Le légionnaire n’oublie jamais que la France est un grand pays.

La vie à la Légion étrangère est un cours de français. Il existe une méthode particulière fondée sur la démonstration et la répétition. Et, au bout de quatre mois, les engagés volontaires parlent français.

Des valeurs partagées, ensuite. La devise est Legio Patria Nostra. Le légionnaire ne vient pas forcément pour la France, même s’il a entendu parler de la France. Il sert la Légion qui, elle, sert la France.

Le code d’honneur du légionnaire, enfin. La Légion étrangère se résume en sept articles qui logent sur un document au format d’une carte de crédit. C’est la première leçon de français. Et avant de recevoir leur képi, les engagés volontaires le récitent par cœur.

Tout cela se vit. Il y a un esprit commun, « l’esprit de Camerone1 », ainsi qu’une histoire commune. Tout récemment, alors qu’il n’y a plus d’argent, la Légion étrangère a reconstruit son musée à Aubagne. Deux millions d’euros ont été collectés pour construire ce bâtiment sur un terrain militaire.

Aujourd’hui, ce musée est « le Louvre du légionnaire ». C’est un superbe musée. Lorsqu’il s’engage, le légionnaire le visite. Et lorsqu’il quitte la Légion, il y revient et trouve les pages d’histoire qu’il a vécues.


La fidélité s’exprime également à l’égard des anciens.

CODE D’HONNEUR DU LÉGIONNAIRE

Légionnaire, tu es un volontaire servant la France avec honneur et fidélité. Chaque légionnaire est ton frère d’armes quelle que soit sa nationalité, sa race ou sa religion. Tu lui manifestes toujours la solidarité étroite qui doit unir les membres d’une même famille.
Respectueux des traditions, attaché à tes chefs, la discipline et la camaraderie sont ta force, le courage et la loyauté tes vertus. Fier de ton état de légionnaire, tu le montres dans ta tenue toujours élégante, ton comportement toujours digne, mais modeste, ton casernement toujours net.
Soldat d’élite, tu t’entraînes avec rigueur, tu entretiens ton arme comme ton bien le plus précieux, tu as le souci constant de ta forme physique. La mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout et, s’il le faut, en opérations, au péril de ta vie.
Au combat tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés, ni tes armes.

Legio Patria Nostra

Ayant tout quitté, le légionnaire se raccroche à la Légion. Celle-ci devient sa famille et son histoire. Or, il a besoin de repères pour structurer son identité. Et les repères, dans la culture, permettent d’exprimer son appartenance : il prête serment et reçoit avec fierté le képi blanc.

Et un jour, il aura peut-être le privilège de défiler à Paris, le 14-Juillet. Les applaudissements des Français témoigneront avec force de leur reconnaissance pour son parcours d’intégration. Il y a bien adhésion à des valeurs d’exigence et de surpassement.

Lorsqu’un ancien légionnaire se présente dans une entreprise, il est sage de s’assurer qu’il l’est vraiment, car c’est un fantasme masculin assez répandu de se faire passer pour un vétéran de la Légion.

Mais si le candidat est bel et bien un ancien légionnaire, alors il faut saisir l’occasion et l’embaucher : l’entreprise sera comblée.

Une fidélité durable

Un ancien légionnaire dans la culture des vignes
Parmi les occupations proposées aux anciens, on trouve la culture des vignes.

Nous parlons beaucoup de fidélité. Celle-ci s’exprime également à l’égard des anciens. Il s’agit alors de solidarité au quotidien.

Certains anciens rebondissent dans la vie, parfois de façon admirable. D’autres réussissent un peu moins bien, et certains sont fragilisés.

Les légionnaires peuvent être accueillis à l’Institution des Invalides de la Légion étrangère, lorsqu’ils sont cabossés par la vie ou n’ont pas construit de famille. Cette institution est financée en grande partie par la Légion étrangère et par les amis de la Légion.

Parmi les occupations proposées à ces anciens, on trouve la culture des vignes. La Légion produit ainsi plus de 200 000 bouteilles par an. Ce vin s’appelle « Esprit de corps ».

Il existe également un réseau de reconnaissance, d’amitié et de partenariat avec la Légion étrangère et les valeurs qu’elle porte avec fierté.

Prix d'honneur

Si la Légion étrangère n’accueille pas toujours les premiers de la classe, elle obtient toujours le prix d’honneur.

Le vin de la légion : "Esprit de corps"
La Légion produit plus de 200 000 bouteilles par an. Ce vin s’appelle
« Esprit de corps ».

Elle accueille une richesse humaine exceptionnelle, dans un cadre établi : ce n’est pas le candidat qui fixe les règles de vie ou la couleur de la cravate.

La Légion l’accueille, le protège de ses défauts antérieurs, le protège de son passé, lui donne et lui pardonne. Sa démarche témoigne de l’image et de la grandeur de notre pays.

Enfin, la Légion est une ambassadrice de la France dans le monde, car la fierté du légionnaire demeure, lorsqu’il quitte les rangs de la Légion d’active, et qu’il devient un ancien. La Légion lui donne le goût de l’effort et fait de lui un bâtisseur. Partout où il va, il construit. Il est un bâtisseur reconstruit.

La pédagogie de la Légion étrangère pousse à l’extrême le processus de construction de l’esprit de corps, accueillant des hommes en déséquilibre, préoccupés par un rebond individuel.

Elle leur offre de se transcender et d’adhérer à un esprit d’équipe, à un esprit de famille et à ses valeurs. Ils sont venus pour eux, et ils restent pour la Légion.

Avec des mots de chef d’entreprise, on pourrait dire qu’il s’agit là d’une entreprise de 7 000 personnes dont toutes veulent faire davantage que ce qu’on leur demande. Ils adhèrent à ce schéma et deviennent prêts à se surpasser, à mourir si nécessaire, pour un pays qui n’est pas le leur.

C’est l’abnégation poussée au paroxysme. Un titre légitime à l’estime des Français.

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Cet article est tiré d’un discours prononcé par l’auteur en août 2013 lors de l’Université d’été du MEDEF.
 
1. La bataille de Camerone est un combat qui opposa une compagnie de la Légion étrangère aux troupes mexicaines le 30 avril 1863 lors de l’expédition française au Mexique. Soixante-trois soldats de la Légion, assiégés dans un bâtiment d’une hacienda du petit village de Camarón de Tejeda, résistèrent plus d’une journée à l’assaut de 2 000 soldats mexicains. À la fin de la journée, les six légionnaires encore en état de combattre, à court de munitions, se rendent à leurs adversaires à condition de garder leurs armes et de pouvoir secourir leurs camarades blessés. Camerone est célébré chaque année comme un haut fait de la Légion étrangère, le 30 avril, dans toutes ses unités.

Commentaires

Gravé sur la dalle de la 1° tombe des légionnaires tombés héroïquement à Villa Tejeda (Camerone) au Mexique (Etat de Veracruz) :
QUOS HIC NON PLUS LX
ADUERSI TOTIUS AGMINIS
MOLES CONSTRAVIT
VITA PRIUS QUAM VIRTUS
MILITES DESERVIT GALLICOS
DIE XXX MENSIS APR ANNI MDCCCLXIII
IN MEMORIAM HOC MONVMENTUM
SOIS PATRIA PONEBAT
ANNO MDCCCXII
que l’on peut traduire par :

ILS FURENT ICI MOINS DE 60
OPPOSES A TOUTE UNE ARMEE
SA MASSE LES ECRASA
LA VIE AVANT LE COURAGE
ABANDONNA CES SOLDATS FRANÇAIS
LE 30 AVRIL 1863
A LEUR MEMOIRE
CE MONUMENT FUT ERIGE
PAR LEUR PATRIE EN L’AN 1892

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