Magazine N°727 Septembre 2017 - Le Grand Magnan 2017
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Ingénieurs mes frères officiers de la guerre économique

Tous le manageurs doivent redonner ses titres de noblesse à la recherche

Bernard Esambert, en sa qualité de président du conseil d’administration de l’École polytechnique, a publié dans Le Monde du jeudi 9 octobre 1986 un article qui fit alors sensation et s’avère encore aujourd’hui tout à fait actuel.
Nous sommes heureux de le proposer ici, non sans rappeler que l’auteur a publié sur ce thème en 1976 un premier ouvrage chez Plon et intitulé Le Troisième conflit mondial. En 1991, il fait paraître La guerre économique mondiale, chez Olivier Orban. Le livre, aujourd’hui épuisé, peut être trouvé sur Internet en occasion ou au format électronique. Les lecteurs pourront également relire les articles de l’auteur publiés par La Jaune et la Rouge.

Nous vivons actuellement en état de guerre économique mondiale. Il ne s’agit pas seulement là d’une analogie militaire.

Ce conflit est réel, et ses lignes de force orientent l’action des nations et la vie des individus. L’objet de cette guerre est, pour chaque nation, de créer chez elle emplois et revenus croissants au détriment de ceux de ses voisins.

Car si les économies des nations se sont fait la courte échelle lors de la période des « miracles économiques » des années 60 et du début des années 70, elles se font des croche-pieds depuis que la crise a fait son apparition.

C’est en exportant davantage de produits, de services, d’invisibles, que chaque nation essaie de gagner cette guerre d’un nouveau genre, dont les entreprises forment les armées.

Au-delà du formidable accroissement du commerce mondial qui en est la manifestation la plus éclatante, la guerre économique impose également des débarquements chez l’ennemi par l’implantation à l’étranger, la défense du front arrière par des entreprises à caractère régional et l’établissement de protections au travers des tarifs douaniers, qui ne représentent plus que des murets de fortune, de mouvements monétaires, qui ont pris le relais des barrières douanières, enfin d’innombrables entraves aux échanges qui protègent ici ou là un pan de l’économie.

QUELLE FORMATION ?

La créativité et l’innovation sont des atouts fondamentaux des entreprises jetées dans le conflit. Car le scientifique est devenu un facteur important de la guerre. C’est par l’union de l’entreprise, de ses cadres et du scientifique que se développent les technologies nouvelles qui irriguent le monde en produits de consommation ou services aux taux de croissance bien supérieurs à ceux des grandes industries de base traditionnelles.

Chaque nation doit encourager ses entreprises à porter haut ses couleurs en les mettant en état d’innover, d’exporter sans cesse davantage, de s’implanter à l’étranger, bref, de vivre dans un contexte devenu irréversiblement mondial.

Dans ces conditions, les managers sont désormais les officiers de la guerre économique et ils doivent faire en sorte que l’entreprise innove, vende et produise (dans l’ordre), exporte et s’implante à l’étranger, le tout au moindre coût.

Les qualités qui leur sont nécessaires sont : l’imagination, le non-conformisme, la créativité ; l’ouverture sur le monde, le professionnalisme et la compétence ; le sens des responsabilités et le sens du devoir ; l’humilité, qui permet l’apprentissage sur le tas, à l’écoute des autres.

Comment former les managers afin de leur permettre de développer ces qualités :

  • l’imagination : par l’encouragement à la démarche inductive dans l’apprentissage des sciences et par l’utilisation de l’intuition ; d’où l’intérêt des enseignements qui font dialoguer plusieurs sciences sur des thèmes communs ;
  • l’ouverture sur le monde : par « les voyages qui forment la jeunesse », le contact avec les élèves étrangers (en nombre insuffisant) formés dans les écoles et universités françaises, et surtout les compléments de formation dans des systèmes universitaires étrangers qui devraient ouvrir l’esprit des futurs managers et leur montrer la place exacte de la France dans le monde ; ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas être ambitieux, bien au contraire, pour notre pays ;
  • le professionnalisme : par l’apprentissage d’une technique (pas forcément une technologie : ce peut être la finance, par exemple…) qui permettra aux ingénieurs de rendre service à l’entreprise et de s’affirmer jusqu’au jour où le professionnel deviendra, selon l’expression de Louis Armand, un spécialiste des idées générales. Cette technicité passe par l’apprentissage rigoureux des disciplines scientifiques ;
  • le sens des responsabilités : les travaux de groupe et de nombreuses activités extrascolaires devraient permettre aux étudiants qui en ont le goût de commencer à s’affirmer.

amphithéatre à l'École polytechnique
École polytechnique, chaire Data Science for Insurance Sector, consacrée à l’enseignement et à la recherche en data science.
© ÉCOLE POLYTECHNIQUE - J. BARANDE

Sans doute faudra-t-il aussi attirer l’attention de nos jeunes ingénieurs sur la disparition des voies royales qui permettaient, jusqu’à une époque récente, des cursus de haut niveau sans grands risques. La crise est passée par là et a balayé ces facilités qui ne sont plus de mise : à statut social élevé, responsabilités et charges de travail écrasantes, et cela en permanence.

Le diplôme n’est plus qu’une présomption de savoir. Le croisement de deux des qualités nécessaires au futur manager, imagination et professionnalisme, conduit à mettre l’accent sur la nécessaire innovation qui doit être la nouvelle culture de l’entreprise.

J’ai pris la responsabilité, en tant que président du conseil d’administration de l’École polytechnique, de conseiller aux élèves de s’orienter davantage vers la recherche que par le passé et d’envisager à leur sortie de l’École une formation par la recherche.

Encore faudrait-il que le sort qui leur sera fait dans les entreprises où ils se formeront ne les amène pas à regretter d’avoir choisi une voie qu’ils sentiraient trop à l’écart des préoccupations des équipes dirigeantes.

Je lance donc un solennel appel à tous les managers pour qu’ils prennent conscience de la nécessité de redonner ses titres de noblesse à la recherche en améliorant la rémunération et le statut social de leurs chercheurs.
 

Article du Monde du 9 octobre 186 par Bernard ESAMBERT

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